samedi, novembre 26, 2005

Infidèles européens


Au-delà des incertitudes politiques, l'Europe d'aujourd'hui est confrontée à une nouveauté sans exemple dans le passé: la conversion à l'islam d'un nombre toujours plus grand de jeunes Européens de souche. En raison du caractère de cette religion redevenue conquérante, les conséquences sont sans aucun rap­port avec l'adhésion à des confessions qui n'affectent que le secret de la conscience et la vie privée. L'islam n'est pas une foi individuelle à la façon du bouddhisme ou du christianisme, mais une religion totale doublée d'une communauté politique à prétention hégémonique qui n'accorde aucun espace d'autonomie à la vie personnelle et collective. Rien n'échappe à l'islam. Le croyant a pour obligation de suivre à la lettre les prescriptions du Coran, y compris celles qui semblent absurdes ou révoltantes aux mécréants que nous sommes, qu'il s'agisse de la condition infériorisée de la femme ou de l'alignement des lois sur les commandements coraniques.

Cette question brûlante de la conversion des Européens de souche a été abordée par Vladimir Volkoff dans L'Enlèvement, roman prémonitoire, publié au Rocher en 2000. Comme souvent, un roman historique de qualité peut se révéler plus vrai que des documents d'archives. À la différence de l'historien, le romancier pénètre en psychologue dans le secret des âmes et des sensibilités pour en révéler les détours cachés. C'est un art que maîtrise admirablement Volkoff. Dans ce roman, donc, il décrit avec finesse et empathie la conver­sion totale d'un jeune Français d'origine catholique qui deviendra au final l'ennemi des siens. Les «siens», autrement dit ses frères de sang et de destin, c'est une notion dépourvue de sens pour lui. Ce jeune homme n'a aucune conscience identitaire, pas plus qu'il n'a conscience d'une quelconque altérité. Très représentatif en cela des Européens de son temps, il ne sait pas qui il est. Ses «représentations» inconsistantes barbotent dans la soupe universaliste et la religion humanitaire de son milieu, celui de la bonne bourgeoisie. Tous les hommes sont frères, n'est-il pas vrai?

Pourquoi cette conversion? C'est assez simple à comprendre. Ce jeune homme était vide, en attente d'un vague besoin mystique, et l'islam l'a rempli. Héritier d'une société repue et rompue, d'une civilisation détruite, d'une religion défunte, il est le fils de son époque. À la différence cependant de ses congénères qui se satisfont de leur néant tant que celui-ci permet de s'amuser et de s'étourdir, il éprouve le besoin de donner un sens à son existence inutile. Le hasard et, il faut bien le dire, une défaillance de tout sens esthé­tique, font de lui un futur « barbu », acteur d'opérations violentes contre les mécréants qu'il s'est pris à haïr.

La question lancinante que pose implicitement cette conversion est évidemment celle de l'oubli par les Européens de ce qu'ils sont. Cette question n'est pas nouvelle. Elle est même très ancienne. Seulement, quand nous étions forts, puissants et maîtres du monde, elle ne se posait pas. Il suffisait d'exister. Mais aujourd'hui que nous sommes affrontés à des défis inédits et mortels, la question de notre identité, de nos valeurs propres, s'impose comme jamais, sinon sans doute quand s'effondra l'ancienne romanité. Mais nos très lointains ancêtres par cousinage de ce temps-là ne disposaient pas des clefs qui nous permettent de répondre et de renaître. •

D. VENNER.

Editorial du n° 20 de la Nouvelle Revue d’Histoire. Septembre – Octobre 2005

88 avenue des Ternes 75017 Paris