vendredi, novembre 25, 2005


L’ Hôte du Pape

Le 5 septembre 1978, le Métropolite Nikodim de Léningrad meurt dans les bras du pape Jean-Paul I, soit 24 jours seulement avant que celui-ci ne soit trouvé mort dans sa chambre.
Que se sont-ils dit ?
De ce fait réel, de sa connaissance profonde du monde catholique romain et orthodoxe, Vladimir Volkoff a écrit un roman passionnant et souvent poignant au long duquel l’auteur, homme de Foi mais aussi de secrets, laisse le lecteur hésitant entre la fiction et une réalité jamais révélée.
Pour ceux qui rèvent d’une Eglise Catholique d’avant 1054.
Extrait :


Ilia revint à la table, se tint debout face au pape.

-Je vais vous le dire franchement: l'Église catholique romaine nous impressionne. D'abord, elle tient debout, toute seule, sans le soutien d'aucun gouvernement. Vous êtes extra-territoriaux où que vous vous trouviez. Le dernier des fidèles catholiques a beau être opprimé par son gouvernement, il sait que son vrai chef, le seul qui compte, est ailleurs, hors d'atteinte. Lui, le fidèle, peut être martyrisé sur place : ça ne lui ôte pas l'espoir. Ensuite, vous êtes une Église vivante et pas seulement vivace. Il vous a suffi d'un concile qui n'a pas duré trois ans pour secouer la poussière de dix siècles. Vous avez remplacé le latin par les langues nationales, réflexe purement orthodoxe... Vous avez peut-être eu tort de laisser vos curés se balader en pékins et de remplacer par de la musiquette sentimentale vos célestes chants grégoriens, mais vous avez su, brutalement quelquefois (pour le général Galkine « brutalement » était un éloge), donner la préséance à l'esprit sur la lettre. Pendant ce temps, nous restons esclaves des sept premiers conciles, nous n'osons pas changer un calendrier manifestement faux, nous ne comprenons plus nous-mêmes notre langue liturgique.

- Vous avez traduit le grec en slavon ; pourquoi pas le slavon en russe ?

-Chez nous, cela créerait une scission. S'il faut appeler les choses par leur nom, nous ne vous envions pas votre vérité, mais nous vous envions votre organisation.

- Bref- le pape sourit - vous êtes venu chez moi prendre des cours de « management » ?

Ilia se rassit. …..II posa ses deux belles mains à plat sur la table et aspira beaucoup d'air.
-Père, nous sommes quelques-uns à avoir fait un rêve. Dans ce
rêve, la monstruosité dans laquelle la Russie vit depuis un demi-siècle
cesse. Les pays satellites, que nous entretenons à grands frais, sont
largués, cet anachronisme qu'est le mur de Berlin s'effondre, la Russie
réinstaure la liberté de pensée, on arrache au parti communiste le peu
qui lui reste de dents, la terre est rendue à ceux qui la cultivent, tout se
reconstruit, tout devient transparent. Mais pas au nom d'un capitalisme
sauvage qui ne profiterait qu'aux mercantis.

- Au nom de quoi alors ?

-D'un... humanisme chrétien. Vous voyez pourquoi vous pouvez nous être précieux, vous : parce que vous êtes qui vous êtes et parce que vous êtes tel que vous êtes.

Le pape regardait son visiteur fixement. Il ne souriait plus.
- Quel rôle dois-je jouer dans votre rêve ?

- Celui d'exemple. De phare. De défi. Nous comptons sur vous pour montrer qu'on peut croire en Dieu et être à la page. Pour le montrer à nos dinosaures marxistes-léninistes et à nos ptérodactyles orthodoxes. Vous dissiperez à la fois les miasmes communistes qui s'attardent dans notre société et les superstitions formalistes qui défigurent quelquefois notre pauvre vieille orthodoxie. Accessoirement, nous vous demanderons peut-être un coup de main en Pologne : votre Église y est encore populaire, et nous pourrions commencer à déverrouiller le système par là.

- Comment voyez-vous notre collaboration ?

- De diverses manières. Vous avez une doctrine sociale de l'Église. Nous n'en avons pas. Nous pourrions nous inspirer de la vôtre. Ensemble, nous organiserions des congrès liturgiques, patristiques, eucharistiques. Nous visiterions les sanctuaires les uns des autres.
Dans certains cas, des concélébrations seraient possibles. Vous secoueriez la léthargie de notre liturgie. Un sourire malin parut dans les yeux du pape :

- Vous ne craignez pas que nous obtenions des conversions ? Ilia sourit en retour, d'un bon sourire barbu.

- On vous surveillera. De toute manière, les différences culturelles sont telles que nous ne risquerions de perdre que quelques intellectuels ou quelques snobs. Ce ne serait pas cher payer l'heureuse influence que vous aurez sur nous... malgré l'hostilité sourde ou moins sourde à laquelle vous devez vous attendre.

Maintenant, le sourire glabre du pape plissait de nouveau ses pattes d'oie et creusait des fossettes au bord des lèvres.
- Et si nous pratiquions chez vous ce que nous appelons l'inculturation, comme nous le faisons en Afrique, en Inde ... ?

- Vous voulez dire : si vous nous refaisiez le coup des Uniates -« Gardez vos rites, prenez nos dogmes » ? Ça n'a jamais très bien marché, les Uniates. Combien y en a-t-il dans le monde ? Et ils vous ont toujours apporté plus d'ennuis que de satisfactions. Vous êtes déjà embarrassés de ceux que vous avez : ce n'est pas pour en débaucher d'autres.

De vastes desseins s'ébauchèrent dans l'esprit du pape. Dans un premier temps, participer à la destruction de l'empire antéchristique, la déclencher peut-être. Et, dans un deuxième temps, si telle était la volonté de Dieu, ramener dans le bercail romain les brebis égarées d'Orient. Un seul troupeau, un seul pasteur. Le pape n'aurait pas été le pape s'il n'avait pas eu, lui aussi, son rêve.
…………….
-D'après vous, dit le pape qui avait réfléchi pendant ce temps et pensait qu'il ne risquait rien à faire un pas de plus... D'après vous, qu'est-ce qui nous sépare, maintenant que les anathèmes sont levés ? Vous savez que je ne suis pas fanatiquement œcuméniste, mais nous ne pouvons tout de même pas ne pas souhaiter, les uns et les autres, qu'il n'y ait plus qu'une seule Église du Christ. Vous, sur vos bases ; nous, sur les nôtres. Je serais ravi d'avoir l'honneur de vous convertir au catholicisme, et je suppose que vous ne me repousseriez pas si je décidais de...

- De revenir à l'orthodoxie.

-Ne chicanons pas sur les mots. Alors, pratiquement, qu'est-ce qui empêche...

- Votre grand fleuve et notre petite rivière de confluer ?

- On peut l'exprimer ainsi. Et le fait que vous ne soyez pas le chef de votre Église, mais simplement son ambassadeur, ou même que vous parliez en votre propre nom, nous permettra une liberté de langage que nous n'aurions pas eu autrement. Allez-y. Quels obstacles se dressent entre nous ?

- Vous le savez aussi bien que moi. D'abord, beaucoup d'obstacles formels. Nous faisons le signe de croix à l'envers les uns des autres. Nous plantons nos cierges, vous empalez les vôtres. Vous avez des statues, nous des icônes. Vous écoutez la messe assis, nous participons debout à la liturgie. Nos calendriers diffèrent. Le comput de Pâques aussi. Vous utilisez des pains azymes, nous de la levure. Vos fidèles communient rarement sous les deux Espèces ; les nôtres, toujours. Vos prêtres sont contraints au célibat ; les nôtres au mariage, à moins d'être moines. Le mariage des laïcs chez vous est indissoluble, et quelquefois reconnu nul ; chez nous, il peut être dissous. Passé le schisme, nous ne reconnaissons plus les saints les uns des autres. Tout ça - sauf peut-être la communion sous une ou deux Espèces -, c'est ce que j'appelle les problèmes de barbe.

- De barbe ?

-Oui. Comme vous l'avez peut-être remarqué, j'ai conservé une excroissance pileuse assez volumineuse au menton. Vous pas. Saint Photius écrivait déjà au pape Nicolas que les différences de discipline, de rite ou de coutume pouvaient être préservées dans la fraternité de la foi. Je cite de mémoire : « Si quelque Père établit une règle particulière, ou si un synode local promulgue une loi, il n'y a pas de superstition à l'observer, mais ceux qui ne l'ont pas reçue peuvent la négliger sans danger. Ainsi les uns coupent leur barbe selon la règle de leur pays, et des décrets synodaux interdisent aux autres de la couper. »

- Vous me citez Photius, je vous renvoie à saint Augustin : In necessariis imitas, in dubiis libertas...

-... in omnibus caritas. Le problème, c'est que nous ne sommes pas d'accord sur ce qui est necessarium et ce qui est dubium, mais un respect mutuel devrait pouvoir délier beaucoup de nœuds.

- D'accord. Continuez.

-Il y a aussi - comment dirai-je - une atmosphère différente qui prévaut chez vous et chez nous. Vous gardez les yeux fixés sur la Croix, nous sur la Résurrection. Vos traditions sont plus juridiques, les nôtres plus fantaisistes. Pour vous, chaque question de religion ou de morale doit être résolue par un dogme ou par un règlement. D'où ce purgatoire et ces limbes que vous avez inventés, et dont vous ne savez plus très bien quoi faire. Nous y mettons plus de latitude, ou peut-être plus de laisser-aller...

- Ou plus de déférence à l'égard du mystère. Je comprends cela.

-En revanche, nous restons furieusement attachés à nos usages, quelquefois jusqu'à la sclérose, jusqu'à l'encrassement. C'est peut-être la vocation de l'orthodoxie de se considérer comme le « petit reste » fidèle dont il est question dans l'Ancien Testament, mais je ne nous vois pas nous dépouiller de notre habit ou donner la sainte communion dans la main, comme vous avez commencé à le faire.

- Il peut être bon qu'une voiture ait un moteur et des freins, vous ne croyez pas ?

-Nous en arrivons à la théologie. Il y a bien sûr ce malheureux filioque...

-Vous savez que nous n'exigeons plus qu'il soit prononcé et, de toute manière, nous récitons plus souvent le credo des apôtres que celui de Nicée. Il doit y avoir moyen de s'entendre tant que vous n'exigez pas que « qui provient du Père » soit nécessairement interprété comme « qui ne provient pas du Fils » - ce que faisait votre cher Photius.

- Ça, mon cher Père, c'est un coup bas !

Quelque chose avait changé dans l'atmosphère et, malgré les apparences, pour le mieux. À force d'énumérer leurs différences, les deux hommes commençaient à se comprendre et même à se séduire. Une familiarité leur naissait.
Le pape eut son sourire le plus clair :
- Pardonnez-moi, Père. La mouche donne les ruades qu'elle peut.

Ilia tendit la main vers celle du pape, comme pour le consoler. ….
- Ce qui est plus grave, reprit Ilia, c'est la théologie filoquiste dont est responsable l'ignorance de Charlemagne, mais nous avons eu aussi des théologiens à la limite de l'hérésie, et tant que les théologoumènes ne deviennent pas des dogmes, tout peut encore s'arranger. Vous voyez où je veux en venir ?

- Les dogmes de 1854 et de 1870, je suppose, dit le pape pudiquement, sans les nommer.

-Il est navrant qu'on soit obligé d'y adhérer ou de les nier. Ils auraient pu rester comme des intuitions, comme des hypothèses...

- Comme des dubiis pour lesquels la lïbertas aurait été admise ?

- Ainsi qu'il en fut pendant près de deux mille ans.

- Mais enfin, Père, vous n'êtes pas protestant : qu'est-ce que vous avez contre Marie ?

La vue d'Ilia se brouilla devant tant d'injustice. Il respira plusieurs fois pour se calmer. ….
Il désigna la Madone à l'enfant, bleu et rouge sur fond d'or, assise sur un trône, et illustrant le mur au pied duquel le pape était assis.
Les personnages qui les entouraient avaient des visages expressifs, tandis que l'Enfant et sa Mère étaient hiératiques. L'Enfant bénissait d'une droite aux deux doigts repliés, trois allongés, presque à l'orthodoxe..
- Bien sûr, Marie est pleine de grâce, bien sûr, elle est immaculée, bien sûr, elle est la fine pointe de l'humanité, bien sûr, elle est, en un sens, à elle toute seule, l'Église. Je ne sais pas si vous connaissez notre acathiste à la Mère de Dieu : « Salut, toi par qui le salut s'allumera ; salut, toi sur qui l'enfer s'enferrera... » Vous ne pouvez pas nous soupçonner un instant de l'aimer moins que vous.

- J'ai l'impression de vous avoir blessé, dit le pape. Pardon. Je veux vraiment dire : pardon.

- Nous avons un cantique de Noël où nous disons que la création s'est associée pour permettre la venue du Christ. Le ciel a donné une étoile, la terre une grotte, l'humanité une vierge. Pour nous, Père (il souligna « Père » pour montrer que rien n'était changé entre eux), la garantie suprême de la vérité du christianisme, c'est Marie. C'est le fait qu'une jeune fille comme les autres jeunes filles puisse devenir la Mère de son propre Créateur. Aucune religion antique ou orientale n'a jamais rêvé d'une conception aussi sublime. Dieu n'est pas un visiteur sur terre, un révizor qui rentrera chez lui, l'inspection terminée. Si Dieu est le père de l'homme, l'homme est la mère de Dieu. La petite Juive Marie de Nazareth a vraiment enfanté le bon Dieu. Marie est la goutte la plus pure sortie du pressoir de l'humanité, et la distillation de cette goutte dans l'alambic de l'histoire humaine a donné... Dieu. L'humanité enfante réellement Dieu tous les jours. Vous voyez comme tout cela est riche philosophiquement, comme cela diffère du paganisme, du judaïsme, de l'islam. Vous imaginez une musulmane accouchant d'Allah ? Ou une mortelle donnant naissance à Zeus ? Je suis la mère de Dieu, Père, et vous aussi, vous êtes la mère de Dieu. Nous sommes deux fragments infimes de la mère de Dieu.

-Nous croyons cela aussi, même si nous l'exprimons autrement, dit doucement le pape.

- Oui, mais s'il a fallu un coup de pouce spécial de Dieu pour que Marie naquît affranchie de ce que votre Augustin appelle le péché originel, elle n'est plus vraiment notre petite sœur. Elle n'est plus la fille d'Eve. Elle est une seconde mouture d'Eve. Elle est une Eve réussie. Elle n'est plus...
Ilia chercha une autre façon de s'exprimer. ….. Il acheva faiblement, d'une voix brisée :
- Que voulez-vous que je vous dise ? Elle n'est plus ma petite sœur.

Le pape réfléchit. Une part de lui aurait tant voulu dire à cet homme que rien de tout cela ne comptait, que seul comptait l'amour, mais il n'avait pas été élu pape pour se montrer conciliant sur des dogmes auxquels il croyait de tout son être.
- Je vois, dit-il enfin. C'est en effet une conception sotériologique différente, mais je crois savoir que certains théologiens orthodoxes sont moins hostiles que vous à l'Immaculée Conception. Le père Callistos Ware, par exemple... Enfin, reconnaissons qu'il y a là un obstacle. Et je suppose que vous butez aussi sur l'infaillibilité ? Ne voyez-vous pas qu'elle est indispensable ? Qu'il faut qu'il y ait une voix pour dire : « l'Église croit que... » ?

- Si, mais les conciles œcuméniques sont faits pour cela : nous ne croyons pas que cette fonction puisse être celle d'un seul homme, quelles que soient sa légitimité et sa sainteté personnelle.

- Pourtant, la primauté de Pierre...

- Père, à votre tour, pardonnez-moi de vous parler comme je vais le faire. Personne n'a jamais nié la primauté ni de Pierre parmi les apôtres ni de l'évêque de Rome parmi les évêques. Si vous êtes invités à dîner, vous et le patriarche, la maîtresse de maison vous fera asseoir à sa droite et le patriarche trouvera cela normal. Je me tiens aujourd'hui devant le premier prélat de la chrétienté, j'en suis conscient, je vous assure. Mais de même que, dans les Évangiles et dans les Actes, nous ne voyons pas Pierre donner un seul ordre à un seul apôtre, nous ne croyons pas qu'il appartienne à l'évêque de Rome de commander aux autres évêques. En un sens, pour ma part, je le regrette. Ce doit être confortable de vivre en monarchie.

- Vous ne niez pas les clefs : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux », c'est clair ?

- Ça paraît clair.

- Ça paraît... ça paraît... Elles vous gênent tant que ça, les clefs ?

- Un peu. Mais nous les comprenons dans un sens collectif. Pour nous « Je te donnerai » s'applique à chaque évêque, donc à tous les évêques.

- Faiblard, Père, faiblard, dit gentiment le pape.

- Séparé du contexte, oui. Mais vous savez bien qu'une fois, il dit à Pierre : « Ce que tu lieras sur terre sera lié dans les cieux », et une autre fois il le dit à tous les apôtres : « Ce que vous lierez sur terre sera lié dans les cieux ». Quant à l'infaillibilité (qui ne vous a jamais servi qu'à promulguer le dogme de l'Assomption, sur laquelle tout le monde était déjà d'accord), dites-moi une chose, Père : que se passerait-il si un pape infaillible annonçait ex cathedra qu'il ne l'était pas ?

Le pape se mit à rire franchement. On voyait que cet Italien aimait rire.
- C'est une hypothèse piquante. Presque une aporie de Zenon. Si le pape infaillible dit qu'il est faillible, donc il l'est, donc il peut se tromper, donc il est peut-être infaillible tout de même. Bref, s'il est infaillible, il est faillible, et s'il est faillible, infaillible.

- Oui, mais sérieusement ? Que se passerait-il ?

- Dieu nous en garde : un schisme. Les uns diraient que le pape s'est mis en contradiction avec lui-même, que, par conséquent, sa déclaration ne compte pas, et qu'il est toujours infaillible ; les autres, qu'étant infaillible, il ne peut se tromper en se déclarant faillible et que, par conséquent, il faut l'en croire. On aurait alors des papes et des antipapes : ce ne serait pas nouveau, et cela finirait par se résorber, comme c'est déjà arrivé.
Ilia avança la main vers le verre de cristal gravé où miroitait le madère couleur de rouille, mais ce que dit alors le pape arrêta son mouvement :
- Bon, si je comprends bien, nous avons fait le tour de nos différences telles que vous les voyez. Et nos ressemblances, Père ?

-Ce ne sont pas des ressemblances, Père, ce sont des identités. Nous croyons en un Dieu trinitaire et créateur qui s'est fait homme une fois dans l'Histoire, sous un certain Ponce Pilate, pour sauver sa propre créature. Nous croyons qu'il a été crucifié, qu'il est ressuscité, qu'il nous a légué une Église indivisible que nous nous flattons d'avoir divisée, mais c'est là où nous trompons : nous avons peut-être partagé ses vêtements, mais nous n'avons pas déchiré sa tunique ; nous l'avons simplement tirée au sort, et on ne sait pas qui a gagné. Nous croyons que l'humanité a produit la Mère de Dieu, avec ou sans Immaculée Conception. Nous croyons en l'amour de Dieu et du prochain comme en des amours équivalentes. Nous croyons que le Fils de Dieu est présent parmi nous, entre autres sous la forme du pain et du vin consacrés. Avec tout cela, notre croyance n'est vraiment ni une philosophie ni une règle de vie : nous aimons une Personne, la même.

- Et nous ne communions pas au même calice ? !

- Le père Boulgakov pensait que cette séparation était la plus grande catastrophe jamais arrivée à l'humanité.

Les deux prêtres du Christ se regardèrent.
Le pape, qui avait peu songé à cette catastrophe, qu'il avait toujours perçue comme « le schisme d'Orient », hocha la tête.
- Vous devez en souffrir plus que nous, parce que vous êtes moins nombreux. Que, d'une certaine manière, vous vous êtes mis à l'écart de l'Histoire...

- Vous croyez vraiment que c'est nous qui ... ?

-Pardon pour cette maladresse d'expression. Nous devrions montrer pour vous plus de compréhension que nous ne le faisons. Ce sont les circonstances historiques qui... Il ne faut jamais sous-estimer les circonstances historiques, ni surestimer la mauvaise volonté des hommes.

Ilia ne répliqua pas. Il voyait les choses autrement. Pour lui, c'était Rome qui, en essayant de s'arroger un pouvoir absolu et paternel sur toutes les Églises, alors qu'elle n'aurait dû exercer sur elles que l'autorité morale d'un grand frère, avait émigré en dehors de la vérité apostolique. Mais à quoi bon le dire ? Il n'était pas venu pour cela.
-Nous avons encore bien d'autres ressemblances, Père. Par exemple, dans l'erreur et dans le péché. Les uns et les autres, nous avons cru tout savoir mieux que tout le monde. Nous avons converti par le fer et par le feu. Nous avons offensé les païens et humilié les juifs. Lui nous avait dit qu'on nous reconnaîtrait à l'amour que nous nous porterions, nous nous sommes détestés et entretués. Constantinople a enfanté l'iconoclasme, Rome le protestantisme. Vous avez eu les guerres de religion, nous avons persécuté nos Vieux-croyants. Nous nous sommes tous contredits sur les fins dernières, nous n'avons pas résolu le problème du mal, nous avons fait de la morale une fin, alors qu'elle n'est qu'un moyen, et pas toujours sûr. Nous n'avons jamais su ce qu'il fallait faire de l'instinct guerrier : tantôt nous le condamnons, tantôt nous l'exaltons...

Le pape semblait ravi :
- Et la chair donc ! Comme nous nous sommes embrouillés dans les questions de la chair ! Nous prêchons la transmission du péché originel par la voie sexuelle, et nous prônons la sainteté du mariage. Pas mal, hein ? Sans compter la fornication, dont nous avons fait le plus grand péché, alors que c'en est peut-être le moindre, parce qu'il est lié à notre fragilité, pas à notre hubris. C'est comme si nous faisions exprès d'oublier la femme adultère et les pécheresses de l'Évangile.

- Théoriquement, elles cessaient de pécher aussitôt converties.

- Oh ! vous en êtes sûr ?
Et les fossettes d'indulgence et d'humour palpitèrent aux coins de la bouche du pape.
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