vendredi, novembre 25, 2005



Métaphysique de l'histoire

Le texte ci-dessous est un extrait de l’ouvrage de Dominique VENNER « Histoire et tradition des Européens – 30 000 ans d’identité » paru en 2002 aux éditions du Rocher.
Il n’est pas éxagéré d’affirmer que ce livre devrait ètre le livre de chevet de tout ceux qui pensent qu’ils existe bien une identité européenne aux antipodes de l’utopie abstraite et formatée de Bruxelles.

L'histoire est-elle une science, un art, une métaphysique ? Le monde antique a répondu à sa façon. Il connaissait une Muse nommé Clio qui plaçait l'histoire au rang des arts. À l'inverse, les historiens qui prétendent exclusivement à la science entendent se parer d'un prestige qu'ils jugent supérieur, tout en affichant une prétention à la neutralité objective. Mais qui pourrait croire que la « science », tant invoquée au XXe siècle par la plupart des idéologues, puisse être une garantie d'impartialité ? Les sciences de l'esprit se rapportent à une réalité qui n'est pas abstraitement construite, comme dans les sciences physiques et mathématiques, mais connue intuitivement, grâce à une compréhension psychologique de ce qui a été vécu. C'est pourquoi l'histoire reste un art d'interprétation, ce que résume un mot de Georges Duhamel : «L'impartialité historique est une duperie. L'historien véritable n'est point greffier mais poète. »
Oui, dans sa plénitude, l'histoire est poésie, mais elle est aussi une métaphysique. Qu'est-ce à dire ? Parler d'une « métaphysique de l'histoire » ce n'est pas faire de celle-ci une lecture selon telle ou telle doctrine métaphysique. Cela signifie que ce que révèle l'histoire est au-delà du factuel, au-delà de la « physique », au-delà de la simple restitution des faits et du passé. Autrement dit, l'histoire est créatrice de sens. À l'éphémère de la condition humaine, elle oppose le sentiment de l'éternité des générations et des traditions. En sauvant de l'oubli le souvenir des pères, elle engage l'avenir. Elle accomplit un désir de postérité inhérent aux hommes, un désir de survivre à sa propre mort. Ce désir a pour objet la mémoire des générations futures. C'est en espérant y laisser une trace que l'on s'efforce de forger l'avenir. Avec la perpétuation d'une lignée, cela fut l'un des moyens conçus par nos ancêtres pour échapper au sentiment de leur propre finitude.
Bien que le domaine de l'histoire soit le mémorable, la « mémoire », tant invoquée à la fin du xxe siècle, se distingue de l'histoire. L'histoire est factuelle et philosophique alors que la mémoire est mythique et fondatrice. La mémoire juive, par exemple, avant la Shoah, s'est enracinée sur l'événement légendaire de la sortie d'Egypte, qui manifeste la sollicitude de Yahvé à son peuple. Inversement, la mémoire hellène s'enracine dans les poèmes homériques, sur l'exemplarité des héros confrontés au destin.
Orwell avait compris les enjeux modernes de l'histoire et de la mémoire. « Qui contrôle le passé contrôle l'avenir, écrivait-il dans son roman 1984. Et qui contrôle le présent contrôle le passé. »
II serait erroné et naïf de négliger la réalité de menées hostiles dans les causes du grand bouleversement de l'Europe depuis la Seconde Guerre mondiale '. Un bouleversement qui trouve ses applications dans les sciences humaines et dans l'interprétation de l'histoire. Passés de l'arrogance au masochisme, les Européens se sont appliqués à pourchasser leur ancien ethnocentrisme, tout en flattant celui des autres races et des autres cultures. De grands efforts ont été faits pour briser le fil du temps et sa cohérence, pour interdire aux Européens de retrouver dans leurs ancêtres leur propre image, pour leur dérober leur passé et faire en sorte qu'il leur devienne étranger. De tels efforts ont des précédents. Du Haut Moyen Âge à la Renaissance, de nombreux siècles ont été soumis à une ablation de la mémoire et à une réécriture totale de l'histoire. En dépit des efforts déployés, cette entreprise a finalement échoué. Celle, purement négative, conduite depuis la deuxième partie du xxc siècle, durera beaucoup moins. Venant d'horizons inattendus, les résistances sont nombreuses. Comme dans le conte de la Belle au bois dormant, la mémoire endormie se réveillera. Elle se réveillera sous l'ardeur de l'amour que nous lui porterons.