jeudi, novembre 24, 2005


Vladimir Volkoff a rejoint sa garde des ombres.

Chaque soir, selon la coutume orthodoxe, Vladimir Volkoff priait tous ses morts.

"J'ai le sentiment, confiait-il, de me recruter une sorte de garde priante pour l'autre monde, une garde d'ombres qui m'accueillera sur le seuil de ce prétoire céleste quand mon tour viendra."

Son tour est venu le 13 Septembre, beaucoup trop vite, subitement comme pour "L'hôte du Pape", le métropolite de Léningrad, dans les bras de Jean-Paul I.
La vie et l'oeuvre de Vladimir furent une victoire sur les destins brisés de sa famille. La révolution soviétique avait tout balayé. Son grand-père, ses parents, ses oncles ont tout reconstruit et le génie de la vieille Russie parlait de nouveau par la bouche de l'écrivain. Sa rubrique du Who's Who annonce crânement: "profession du père, laveur de carreaux".
Son grand-père Diedouchka, marqué par la première guerre mondiale, cherchait à lui expliquer ce que la noblesse signifierait pour lui quand il serait grand: "Pour l'assaut, le premier à sortir de la tranchée, ce sera toi".
Devenu grand, Volodia - né en 1932 - mena le combat en Algérie. Une seconde fois, le sort des armes politiques eut raison de son camp. Il devint un témoin et rendit leur honneur aux combattants et toute sa force à la vérité historique.
La guerre devenue idéologique, il fut l'un des premiers à définir et dénoncer la désinformation comme arme massive du bloc communiste. Ce même grand-père, colonel de l'armée du Tsar, aimait la France, la grande alliée à laquelle la Russie avait sacrifié sa propre armée en août 1914. Vladimir Volkoff hérita de cet amour et servit la France à son tour. Mais son immense joie fut de retourner sur la terre russe libérée et d'honorer la famille impériale, à Saint-Petersbourg.
Cet ancien agent des services secrets, qui a vu beaucoup de choses dans sa vie (en témoigne son roman Le Retournement), qui a vécu de longues années aux Etats-Unis, était "Moyennement Démocrate", et "Plutôt Aristocrate" selon les titres de ses deux percutants petits livres, remèdes infaillibles contre la bêtise égalitaire contemporaine.
Le mère de Volkoff, sorte d'héroïne de Pasternak, écrivait des dialogues de théâtre. Fou de littérature à son tour, et particulièrement de théâtre, l'écrivain avait écrit des pièces, les mettant en scène et les jouant lui-même. Qui a assisté à "L'Interrogatoire", ce dialogue entre un officier allemand prisonnier et son geôlier, officier russe, a senti toute la force et la justesse de l'écrivain.
Ses deux plus grands regrets: que les Alliés aient osé remettre aux soviétiques les prisonniers allemands et russes, sachant que les malheureux seraient exécutés dès leur arrivée, et que le monde libre n'ait jamais organisé de procès du communisme. Mais n'oublions pas, derrière le combattant, le poète tendre d'"Il y a longtemps, mon aour", l'homme pétillant d'humour, insolent du matin au soir pour le plus grand bonheur de ses amis et de ses lecteurs, l'homme riche de mille un projets sans cesse mis en chantier, et enfin, le passionné d'escrime.
Il eût aimé être élu à l'Académie Française. Tout est perdu fors l'honneur. C'est la seule chose qui comptait pour lui.
Son livre préféré, qu'il voulait voir réédité, était "Les humeurs de la mer".
Son dernier roman, "L'hôte du pape", nous lègue enfin la plus profonde de ses aspirations, la réunion de l'Eglise catholique et de l'Eglise orthodoxe. Chrétien fervent, Vladimir nous avait donné sa lecture de l'Evangile selon Saint Jean, Saint Luc, Saint Marc et Saint Mathieu. "Si Dieu n'existe pas, tout est permis", aimait-il rappeler, après Dostoïevski. Et il ne ratait pas ceux qui se permettent tout, les crapules de son roman "Le Bouclage", "La Trinité du mal" - Lénine, Trotski, Staline - comme Hitler, mais combien de fois n'a-t-il pas rappelé à un public ébahi, abruti de propagande, que le marxisme avait fait infiniment plus de victimes et provoqué plus de troubles que le national-socialisme ? Ce fut le sujet de l'une de ses dernières conférences dans le Var.
Il ne savait ni le jour ni l'heure mais, comme la sentinelle, il était prêt. Pas nous....

Anne Brassié.