jeudi, décembre 01, 2005

La théologie des Églises sœurs
Réflexions ecclésiologiques autour de la Déclaration de Balamand

Ce long texte rédigé par Hervé LEGRAND , Prêtre dominicain, Professeur Emérite à l’Institut Catholique de Paris, est de lecture difficile pour le simple chrétien. Difficile mais non inaccessible. Il permet de mieux saisir les enjeux et les difficultés du cheminement vers une union dont le violent désir doit être porté sur nos prières.
Extraits:

La clé doctrinale de la Déclaration de Balamand se trouve en son n. 14 : « L’Église catholique et l’Église orthodoxe se reconnaissent mutuellement comme Églises sœurs et responsables ensemble du maintien de l’Église de Dieu dans la fidélité au dessein divin, tout particulièrement en ce qui concerne l’unité ». Cette formulation doctrinale, - celle des Églises sœurs -, qui s’enracine dans les premières rencontres entre Athénagoras Ier et Paul VI , a paru d’autant plus légitime à la Commission du Saint-Siège, présente à Balamand, que Jean-Paul II l’a souvent utilisée, après Paul VI. D’ailleurs, ensemble, le pape Jean-Paul II et le patriarche Dimitrios Ier avaient donné explicitement comme mandat à la Commission mixte « de progresser vers le rétablissement de la pleine communion entre les Églises sœurs catholique et orthodoxe » .

La formulation du n. 14 de Balamand est d’une grande portée historique. De façon immédiate, au plan des principes, elle permet de mettre un terme à l’uniatisme, contentieux séculaire entre les deux Églises, perçu comme si contraire à la fraternité. Dès le n. 12, les deux partenaires considéraient qu’il n’était plus acceptable ni comme méthode ni comme but. Dès lors, selon la Déclaration, l’Église orthodoxe et l’Église catholique, en tant que telles, renoncent à prescrire unilatéralement les conditions de leur reprise de communion. Elles refusent ainsi, selon les termes de Jean-Paul II, « la fusion et l’absorption », pour rechercher « une communion qui soit rencontre dans la Vérité et l’Amour ». En cette formulation, elles trouvent une base commune pour leur réconciliation. Cessant de délégitimer l’autre, chaque partenaire accepte l’ecclésiologie qui faisait tenir ensemble, non sans tensions, l’Église latine et l’Église byzantine dans une unique communion, probablement jusqu’à la IVe Croisade . Il ne s’agit pas là d’une tentative naïve de revenir au statu quo d’avant la séparation, mais d’un processus dynamique et réfléchi, ...
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En 1993, Balamand avalisait la désignation si fondamentale et si prometteuse d’Églises sœurs pour caractériser les relations entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Dix ans après, on constate pourtant qu’il n’en est résulté aucun nouvel élan dans leur dialogue, qui semble même avoir régressé depuis. En essayant de comprendre cette situation, le théologien sera bien avisé de ne pas négliger le poids des facteurs non dogmatiques qui a pesé bien lourd.

En premier lieu, la reviviscence des Églises unies a créé des tensions que chacun comprend. Elles commencent par vouloir retrouver leurs églises et propriétés d’avant 1947.

En parallèle, au lieu d’aider l’Église orthodoxe à évangéliser son propre peuple, comme cela avait été promis en un premier temps , les catholiques latins de ces mêmes pays ont développé une attitude missionnaire, au moins dans leur discours , discours dont les effets négatifs auprès de l’Église orthodoxe étaient aisément prévisibles . La politique vaticane dans les Balkans et en Russie a donné lieu à des malentendus. Mentionnons enfin les difficultés objectives de communication entre deux Églises qui doivent encore apprendre chacune la langue de l’autre .
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Au plan doctrinal, renoncer aux perspectives ouvertes par Balamand, encouragées par Vatican II, favorisées par Paul VI et avalisées par Jean-Paul II, demanderait des motifs dogmatiques convaincants. …
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ou bien l’Église orthodoxe ne peut pas être considérée comme une Église sœur. Il faut en mesurer les conséquences : dans ce cas, l’Église catholique n’est-elle pas justifiée de créer des diocèses de plein exercice sur le territoire canonique de l’Église orthodoxe et d’y annoncer directement l’Évangile ? Ne serait-elle pas également justifiée de poursuivre l’uniatisme ?

ou bien l’Église orthodoxe peut être légitimement considérée comme une Église sœur. Dans ce cas, on ne peut justifier l’uniatisme, ni comme méthode ni comme but, même si les Églises orientales catholiques actuelles ne perdent pas pour autant toute vocation œcuménique. Créer des diocèses latins de plein exercice, parallèles aux diocèses orthodoxes, n’apparaît plus nécessaire . Dans ce cas, les orthodoxes pourraient retrouver confiance en nous, car ils n’entendront plus notre plaidoyer explicite pour le respect de la liberté religieuse dans leurs pays comme la réclamation implicite de notre part de pouvoir y évangéliser à notre gré.
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Notre conclusion sera simple : salvo meliori iudicio, l’opinion selon laquelle l’Église orthodoxe est une Église sœur de l’Église catholique actuelle reste théologiquement fondée. Elle se révèle même potentiellement plus fructueuse que l’opinion inverse, qui ne représente pas une alternative réelle dans la réconciliation avec l’Église orthodoxe.

Mais, nos analyses l’ont suggéré, pour devenir la sœur de l’Église orthodoxe, nous avons besoin de nous convertir nous-mêmes, ce qui rend l’entreprise chrétiennement d’autant plus désirable. Elle est désirable encore parce que l’équilibre du christianisme occidental, actuellement à l’épreuve, y gagnerait, car il a besoin de respirer « à deux poumons », selon l’expression que Jean-Paul II a rendue familière. Toutefois la question à résoudre ne peut pas être restreinte à l’œcuménisme : elle relève d’abord de la théologie systématique ou spéculative et de la théologie pastorale, ainsi que du droit canon. Elle est évidemment solidaire de celles que pose l’articulation entre le local et l’universel, l’unité et les différences, dans les sociétés actuelles en voie de mondialisation. L’enjeu est important : notre service et notre témoignage dans un monde si désemparé devant ses divisions , dépendra directement de la manière dont nous nous engagerons dans les perspectives ouvertes par Balamand, ou dont nous les récuserons.

L’Église catholique saura-t-elle, par une nouvelle et humble soumission à l’Évangile, s’engager dans ce renoncement et ce don de soi à la Croix, sans lesquels on ne peut cheminer vers l’unité des chrétiens ni servir l’unité des peuples du monde ? Rien ne serait plus tragique que de réduire le geste du pape Paul VI, embrassant les pieds du Métropolite Méliton, à un acte d’humilité personnelle. C’est tout le Corps de l’Église qui est appelé à rejoindre ce mouvement vers l’unité « né sous l’action de l’Esprit Saint », « car le Maître des siècles, qui poursuit son dessein de grâce avec sagesse et patience à l’égard des pécheurs que nous sommes, a commencé de répandre entre les chrétiens divisés l’esprit de repentir et le désir de l’union ».