jeudi, janvier 05, 2006

La primauté et la conciliarité dans la tradition Orthodoxe
Evêque Hilarion de Vienne et d’Autriche
Discours à l'assemblée de la Commission théologique de la Conférence Épiscopale de Suisse, Bâle, le 24 janvier 2005

Ce long texte publié par J.P. BONNEROT sur son blog Théologie et Questions a l'immense mérite d'être parfaitement compréhensible et de résumer clairement la position orthodoxe sur un des sujets de division avec l'église romaine.
Alors que, souvent, les déclarations des responsables orthodoxes expriment leur attente d'un "geste concret" de Rome, sans plus de précision, ce texte pose clairement l'attente des Orthodoxes vis à vis des catholiques romains dans le cadre du dialogue oecuménique.

Dans la tradition orthodoxe la question de la primauté est intimement liée à celle de l’autorité dans l’Église et est inséparable des notions de la catholicité et de la conciliarité. Pour différentes raisons historiques l’Église orthodoxe n’a jamais possédé de structure administrative unique
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Ainsi la primauté de Rome découlait pour les Pères orientaux non pas de la succession de Pierre, mais du rôle politique de la ville, capitale de l’Empire. De la même manière, les prérogatives de la chaire de Constantinople se fondaient non pas sur son ancienneté – puisque les sièges d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem étaient bien plus anciens – ni sur des raisons ecclésiologiques, mais sur l’importance politique de la nouvelle Rome, siège de l’empereur et du sénat
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... sur le plan universel, l’Orthodoxie ne possède aucun mécanisme qui garantisse la conciliarité, aucune autorité extérieure – qu’elle soit celle d’une unique personne ou d’un organe collégial – qui assure l’unité de l’Église dans les questions politiques et juridictionnelles. Cela ne signifie cependant pas que la conciliarité n’existe dans l’Orthodoxie qu’en théorie et non dans la pratique. De manière pratique, la conciliarité dans l’Orthodoxie se manifeste avant tout par le fait que toutes les Églises locales conservent la communion eucharistique entre elles. D’autre part, les Églises orthodoxes aspirent à la sauvegarde de l’unité doctrinale: pour cette raison elles convoquent lorsque cela est nécessaire des conférences inter-orthodoxes. Troisièmement, les primats ou les représentants officiels des Églises se réunissent régulièrement pour délibérer des questions importantes ou s’échangent de lettres. Ainsi, sur le plan mondial, l’Église orthodoxe conserve son caractère catholique et conciliaire malgré l’absence de mécanismes bien définis. En réalité, dans la tradition orthodoxe la notion de conciliarité est organiquement liée non pas tant à l’idée d’une Église universelle, mais à celle de l’Église locale
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Ce qui (garantit) la catholicité d’une Église locale, c’était la réunion eucharistique, présidée par l’évêque, en tant que proestôs élu du peuple de Dieu. Une telle ecclésiologie est caractéristique des premiers pères de l’Église, tel qu’Ignace d’Antioche. Dans ses lettres Ignace souligne sans cesse le rôle prépondérant de l’évêque, en tant que président de l’assemblée eucharistique, en affirmant qu’il «faut considérer l’évêque comme le Seigneur lui-même» (Eph. 6).
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Comment la catholicité de l’Église locale s’articule avec celle de l’Église universellement conçue? Le père Jean Meyendorff définit ce rapport de la manière suivante: «L’idée d’une Église locale, présidée par un évêque élu généralement par toute l’Église, mais revêtu des fonctions charismatiques et apostoliques du successeur de Pierre, est le fondement doctrinal de la conciliarité depuis l’établissement de la pratique ecclésiale du IIIe siècle. En effet, l’ecclésiologie eucharistique suppose que chaque Église locale, tout en étant revêtu de la plénitude de la catholicité, demeure toujours en union et communion avec les autres Églises qui possèdent la même catholicité. Les évêques ne sont pas seulement moralement responsables pour cette communion: ils concélèbrent dans une seule célébration épiscopale… Chaque évêque exerce son ministère ensemble avec les autres évêques, parce que leur ministère est identique et parce que l’Église est une».
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...je voudrais tracer les limites dans lesquelles les Églises orthodoxes pourraient accepter la primauté romaine dans le cas où les chrétiens d’Orient et d’Occident retrouvaient leur unité. Avant tout, la reconnaissance de la primauté de l’évêque de Rome doit avoir pour condition le rétablissement de l’unité de foi, l’unité de la tradition de l’Église indivise. «Il ne faut pas contrarier les latins, écrivait au XVe siècle saint Syméon de Thessalonique, lorsqu’il disent que l’évêque de Rome est le premier: cette primauté n’est pas nuisible à l’Église. Mais qu’ils démontrent seulement qu’il est fidèle à la foi de Pierre et des successeurs de Pierre; dans ce cas-là qu’il ait toutes les prérogatives de Pierre, qu’il soit le premier, le chef et le pontife de tous… Qu’il s’en tienne seulement à l’orthodoxie de Sylvestre et d’Agathon, de Léon, de Libérius, de Martin et de Grégoire, alors nous l’appellerons homme apostolique et premier des hiérarques; alors nous nous soumettrons à lui non seulement comme à Pierre, mais comme au Sauveur lui-même» (PG 145, 120 AC). Ainsi, le chemin vers le rétablissement de l’unité de la foi passe par le dialogue bilatéral entre les théologiens des Églises catholique et orthodoxe: dans ce dialogue les Catholiques doivent prouver aux Orthodoxes que leur foi est identique à celle de l’Église indivise.
La question de la juridiction de l’évêque de Rome sur les évêques des Églises orthodoxes dans le cas du rétablissement de l’unité doit également être résolue dans un dialogue catholique-orthodoxe.
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...bien que les paroles de saint Syméon de Thessalonique supposent qu’en cas de rétablissement de l’unité les Orthodoxes seraient prêts à «se soumettre» à l’autorité de l’évêque de Rome, il est plus probable que les patriarches orthodoxes acceptent la primauté d’honneur et non celle de juridiction de l’évêque de Rome. Selon toute vraisemblance, les Orthodoxes ne seraient pas opposés à ce que l’évêque de Rome ait, comme au premier millénaire, les privilèges du primus inter pares, voire le rôle de coordinateur dans le contexte de l’Église universelle. Toutefois, il est peu plausible qu’ils acceptent de reconnaître le pape comme l’unique chef de la chrétienté, car cela serait contraire à la tradition de l’Église orientale. Le dogme de l’infaillibilité ex cathedra de l’évêque de Rome dans les questions doctrinales est absolument inacceptable pour les Orthodoxes.
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Dans l’Église orthodoxe aucun évêque, pas même les primats, ne possède l’infaillibilité indépendamment de l’approbation ecclésiale: c’est la réception de l’Église qui est précisément la garantie de la vérité et le principal instrument de la conciliarité.
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Tous les Orthodoxes sont d’accord sur le fait que l’Église orthodoxe ne possède pas de primat universel et ne connaît pas de pontife suprême. Cependant, les Orthodoxes sont divisés dans la compréhension de la primauté et du rôle de l’évêque de Constantinople. Vraisemblablement, une délibération sérieuse et responsable de la question de la primauté doit précéder le dialogue sur le même sujet entre les Catholiques et les Orthodoxes. Autrement, les Orthodoxes seront incapables d’exprimer une position commune, ce qui conduira inévitablement le dialogue dans une impasse. En résumant ce qui vient d’être dit au sujet du rapport entre les principes de conciliarité et de primauté dans l’Église orthodoxe, on pourrait affirmer que le principe de la primauté dans la tradition orthodoxe est exprimé le plus pleinement au niveau d’un diocèse particulier, où l’autorité suprême appartient à l’évêque qui dirige l’Église avec le concours du clergé et du peuple.

En revanche, le principe de conciliarité se réalise pleinement sur le plan d’une Église locale autocéphale, dirigée par le concile des évêques ayant en tête un primat élu de manière conciliaire. Au niveau panorthodoxe le principe de la primauté n’est pas du tout défini, tandis que la conciliarité existe en absence de tout mécanisme stable de sa réalisation. Voyant une pareille structure d’administration d’aucuns parmi les Catholiques pourraient considérer comme miracle que l’Orthodoxie conserve encore «l’unité d’esprit dans l’union de la paix» (Eph. 4, 3) et ne s’est pas désagrégée en une multitude de communautés indépendantes qui ne partagent même pas la communion entre elles. En revanche dans l’Église catholique, d’après ce qu’on peut voir, le principe de primauté trouve sa pleine expression dans le ministère de l’évêque de Rome dont la juridiction s’étend sans exception à toutes les entités ecclésiales: l’autorité canonique des autres évêques découle de celle du pontife romain, successeur de Pierre. Tandis que dans la tradition orthodoxe l’organe suprême d’administration est le concile, auquel tous les évêques sont soumis, et que l’infaillibilité est attribuée à tout le Corps ecclésial, dans la tradition catholique le pape est placé au-dessus des conciles et c’est lui qui possède l’infaillibilité doctrinale, d’une certaine manière indépendamment des conciles et de l’Église même. Beaucoup d’Orthodoxes trouvent paradoxal et inexplicable le fait que malgré une telle centralisation de l’autorité dans l’Église romaine et sa concentration dans les mains d’une seule personne, on continue à y convoquer des conciles d’évêques. Ce n’est qu’un dialogue véritable entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe sur la question de la primauté qui peut démontrer s’il existe une compatibilité entre ces deux modes de penser l’autorité dans l’Église. Cependant, un tel dialogue exige une préparation minutieuse qui suppose de sérieux efforts théologiques aussi bien de la part des Catholiques que du côté des Orthodoxes. Nous devrions espérer que de tels efforts seront entrepris et que le dialogue si attendu aura enfin lieu