mardi, janvier 03, 2006

La Théologie de la Beauté

Cet essai a été présenté comme conférence au festival de « Trialogos » de Tallinn le 1er octobre 2005.
Par Monseigneur Stéphanos, Métropolite de Talinn et de toute l'Estonie

Existe-t-il encore pour l’homme de notre temps une forme objective, définissable de la beauté ; a-t-elle encore un sens dans le monde actuel ? Tant il est vrai que cette notion a tellement été étirée dans tous les sens, qu’on peut se demander si elle a encore une signification précise.
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Pour la théologie orthodoxe, la beauté est une personne, le Christ. La beauté est donc un nom divin. Mais elle a une histoire, liée à celle de l’homme. La première beauté est paradisiaque, que chaque chose en cette création reflète, remontée de gloire vers le Créateur. Mais l’homme a rompu le circuit de cette gloire et la lumière ne semble plus venir de l’intérieur des choses et de nous-mêmes ; elle nous apparaît trouée de nuit, et quelquefois trouant la nuit… Alors, la beauté créée par l’homme devient souvent déviation de la vie de Dieu, seconde beauté. Il est une troisième beauté, celle de la Croix, Croix de sang et de lumière. Une telle beauté pacifie et libère de la mort. L’art qui cherche cette beauté est un art philocalique. « La vision philocalique, écrit un grand théologien et penseur orthodoxe contemporain, brise l’esthétique charnelle et psychologique, séparée et séparatrice puisqu’elle met à part un domaine de la beauté. L’œil du cœur pacifié, purifié, découvre que tout est beau en Christ, que la croix nous ouvre l’ultime beauté, que la beauté du monde refleurit, telle une rose sur la croix, à partir de la mort sacrificielle, vivifiante du Dieu fait homme. Par la beauté, nous entrons dans notre véritable demeure. Certes, la porte ne fait que s’ouvrir par instants, et nous ne pouvons demeurer. Mais comme la beauté est une personne, comme le Christ est la beauté en personne, nous savons que Lui demeure plus profond que notre aveuglement, notre laideur, notre manque à la génialité de l’Esprit » ( Olivier Clément, in les Visionnaires, p.260 ).

C’est sans doute là un des leviers les plus puissants du christianisme aujourd’hui : l’affirmation que l’être du monde est beauté. Le christianisme a pour mission de révéler et de donner à révéler cela, à savoir que le Dieu de la Bible n’est pas un Dieu utile, consommable mais un Dieu gratuit et par là source de salut ; un Dieu qui nous restitue le sens de l’existence comme célébration, comme fête puisque dans l’enfer, en Christ, l’amour divin est descendu, rendant ensuite possibles toutes les synthèses, tous les dépassements par la puissance de la résurrection.

Nous avons trop tendance en Occident de représenter Dieu comme un vieil homme, isolé, visage abstrait et idolâtre de notre imaginaire. Nous avons par trop souvent mis à mal sa transcendance par l’invasion de l’immanence, immanence athée ou gnostique, immanence de l’histoire ou du soi intérieur cultivé dans lesdites nouvelles spiritualités. Mais si Dieu est le Tout-Autre, il n’est pas opposé ni indifférent : il y a altérité et non pas contradiction.

L’Occident a glissé sur l’image de Dieu : il a cherché à le représenter tel qu’il s’est rendu accessible, en Christ, mais un Christ trop réduit au Verbe, à la Parole. L’Occident a transformé Dieu en visage abstrait, en concept, au lieu de le garder comme nom, comme le Nom. Il faut qu’ il se figure à nouveau Dieu, Lui redonne son visage. Particulièrement en Europe occidentale, l’engouement fulgurant des deux dernières décennies pour les icônes témoigne de ce besoin ; ces icônes qui rappellent que Dieu s’est donné à voir dans le visage de Jésus. A voir et pas seulement à entendre.

Par le Christ, Dieu s’est fait visage aux hommes ; le visage du Christ est connaissance de Dieu. Et cela d’une façon réelle : le Christ a un visage individuel, particulier, inscrit dans le temps et l’espace, inscription qui est gage de son humanité et, en même temps, « visage commun de l’humanité, visage des visages, non qu’il abolisse les autres pour se substituer à eux, mais parce que son rayonnement les pénètre, les rend transparents à sa propre lumière, à son incandescence secrète, qui est celle de l’Esprit », précise encore Olivier Clément ( in Le Visage intérieur , p.31 ). L’art de l’icône montre qu’en Christ, « c’est la matière qui est devenue spirituelle », dans ce réalisme mystique qui nous échappe tant, folie pour nos logiques occidentales.

« Etre chrétien, finalement, c’est découvrir au fond même de son enfer le visage de Dieu, dévasté et ressuscité, défiguré et transfiguré, qui nous accueille, nous libère, nous rend la chance de l’icône, la possibilité du visage », écrit Olivier Clément . Un visage capable de devenir à son tour beauté de la seule et unique Beauté qui est Dieu.

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