dimanche, janvier 08, 2006

L’esprit européen

On l’a vu, la difficulté à définir l’Europe est récurrente à défaut de la considérer comme une culture, comme un fait historique bien déterminé. A contrario, l’on peut définir plus facilement ce qu’est un Européen et de qui forme l’esprit d’un Européen. Quel est donc cet esprit européen ?
Avec Claude Polin, on peut considérer qu’il repose autour de trois convictions complémentaires desquelles découlent ce qui font de lui un homme européen : « La première de ces convictions est que sous le chaos apparent de ce qui arrive aux hommes dans leur vie, de ce qu’ils voient dans l’univers, au cœur de cet infini d’actions et de réactions qui semblent défier toute compréhension, on ne trouve pas le hasard et le non-sens mais un ordre qui a un sens ».

En Europe, l’homme a conçu ce qui n’a jamais été conçu ailleurs, à savoir que l’univers a une signification pour l’homme, que cet univers est intelligible pour lui et que cet univers est parfait.
On dira que l’idée se trouve dans toutes les cultures connues, il n’en est pourtant rien. En effet, d’avoir conçu la divinité non pas comme un maître capricieux et indifférent, non pas comme une puissance à séduire par des présents ou incitant à l’obéissance par la crainte ou des récompenses, mais comme un être qui a fait les choses telles que l’homme ne puisse vouloir les changer, voilà ce qui est unique.

« La deuxième de ces convictions découle de la première. De ce que l’univers présente une intelligibilité pour l’homme, il suit évidemment que celui-ci est par nature appelé à y jouer un rôle ». De là vient que l’homme lorsqu’il est habité par cet esprit ne puisse être ni un jouet dont s’amusent des êtres tout puissants, ni un esclave que seule une soumission parfaite et consciente peut sauver de la colère d’un maître exigent et insensible, ni encore une particule incapable d’aucune autonomie lorsqu’elle est détachée du tout, sans autre fin naturelle que d’y revenir s’y fondre et s’y dissoudre, en abandonnant une individualité pour laquelle elle n’est pas faite. De là découlent deux vertus. D’abord la répugnance à céder devant l’arbitraire, la propension à n’obéir qu’à ce que l’on conçoit comme raisonnable ou naturel, c’est-à-dire la liberté bien entendue. Ensuite, la répulsion pour la paresse, l’indolence, la mollesse, la propension à croire que l’on ne s’accomplit que si l’on fait quelque chose.
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« La dernière conviction est comme la conclusion des deux précédentes. Dire qu’il y a un ordre dans l’univers et que l’homme est appelé à participer à cet ordre c’est dire qu’il y a congruence entre la nature de cet ordre et la nature de l’homme, que sa participation n’est pas l’effet d’une contrainte qui le dénature mais que pourtant cet ordre est bel est bien en dehors de lui puisqu’il lui revient de vouloir y adhérer ». C’est pourquoi il n’y a qu’en Europe où règne cet esprit que les hommes peuvent se concevoir comme appelés à devenir meilleur, non pas comme un chien que l’on dresse mais par un travail qui est avant tout de soi sur soi.

En définitive, l’esprit de l’Europe est le père d’un type d’homme porté par nature à trois choses, porté à croire qu’il y a dans les choses une raison que sa raison est faite pour saisir, donc porté à comprendre, porté à juger qu’il lui est demandé de faire les choses et non d’attendre qu’elles se fassent, porté enfin à préférer se changer plutôt que l’ordre du monde, c’est-à-dire persuadé que si les choses ne sont pas ce qu’il voudrait qu’elles soient, il y va de sa faute et non de celle des choses, c’est-à-dire encore persuadé que sa vie n’est qu’un effort pour accomplir sa propre nature.

Ainsi, l’Europe n’est pas une entité en soit, mais il existe un principe générateur de la religion, des habitudes sociales ou politiques, des mœurs et des habitudes, des modes de vie, qui, au travers de toutes les différences que l’on voudra, ont été caractéristiques d’un certain nombre de populations, d’abord largement concentrées sur une aire géographique relativement restreinte, même si elles ont essaimé ultérieurement dans le monde entier : ce principe c’est l’esprit de l’Europe, et l’Europe c’est l’ensemble des territoires sur lequel il a soufflé.

Ainsi, l’Europe n’est pas un être c’est une histoire. C’est un corps qui croit ou dépérit selon que l’esprit en anime toutes les parties ou au contraire doit en abandonner le gouvernement. Donc l’Europe est la plus forte quand ses habitants semblent pénétrés par cet esprit et lui obéisse comme si c’était le leur.

L’Europe c’est un certain nombre d’institutions, intellectuelles, politiques, sociales, qui sont incompréhensibles, à la fois dans leur genèse et dans leur fonctionnement, sans référence à leur principe moteur ou matriciel qui est cet esprit européen.

Plus concrètement et découlant de cet esprit, l’Europe c’est la distinction du spirituel et du temporel, la prééminence du philosophe ou du prêtre sur le guerrier, l’Europe ce sont les corporations qui avec la fierté d’un métier donnent le sentiment d’avoir sa place dans l’univers humain, l’Europe c’est l’esprit d’aventure, la soif de connaissances, le sens de l’honneur et le mépris des activités serviles et c’est tout cela à la fois.

L’Europe n’est donc pas un territoire, ni une entité politique proprement dite, mais une manière de vivre, celle de certains hommes qu’on doit appeler européens.

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