vendredi, janvier 13, 2006

L'épiclèse dans les prières eucharistiques

« Seigneur, nous te prions : sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ; qu'elles deviennent pour nous le corps et le sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur. » Cette invocation figure dans notre prière eucharistique II, et des prières analogues se trouvent dans toutes les autres prières eucharistiques du Missel romain. Comment comprendre ces « épiclèses » ? Constituent-elles une innovation dans la célébration de la messe ou ne font-elles que remettre en lumière et en usage une réalité très ancienne, quelque peu oubliée ?
Si vous êtes à l'hôtel à Athènes et que, votre chambre étant au troisième étage, vous voulez faire venir l'ascenseur, vous devez appuyer sur le bouton marqué epiclesis, c'est-à-dire « appel ». Tout Grec sait bien ce que signifie le mot épiclèse. Le terme est moins familier au chrétien d'Occident, qui entend dire parfois que, depuis Vatican II, les prières eucharistiques comportent une épiclèse, mais qui aimerait avoir quelques précisions sur la nature de cette épiclèse, sur sa fonction dans la célébration de l'eucharistie et éventuellement en d'autres sacrements.

La nature de l'épiclèse
Le terme épiclèse vient des deux mots grecs epi (« sur ») et kaleo (« appeler »). Il s'agit donc, par un moyen ou un autre, d'appeler quelqu'un ou quelque chose sur un être. Dans le domaine liturgique, le terme est traditionnellement employé pour demander à Dieu le Père d'envoyer son Esprit Saint sur une personne ou une réalité matérielle afin de la sanctifier. Sauf en de rares exceptions - telles que le Veni Creator Spiritus -, la prière ne s'adresse pas directement au Saint-Esprit, mais au Père qui gère toute l'économie du salut, et qui envoie sur nous son Esprit, de même qu'il a envoyé son Fils « pour nous les hommes et pour notre salut ».
Pour situer l'épiclèse liturgique dans un cadre plus large, il convient de nous rappeler que le Dieu qui accomplit l'histoire du salut est assurément le Dieu unique, mais en même temps le Dieu en trois Personnes. Pour tous les événements importants, le Père envoie son Esprit. Au moment de la création, l'Esprit de Dieu planait sur les eaux (Gn 1, 2) ; lors de l'Exode, pour permettre à son peuple de traverser la mer Rouge, Dieu fait souffler pendant toute la nuit un fort vent d'est qui dégage un passage (Ex 14, 21 ) ; au baptême de Jésus, « l'Esprit Saint descend sur lui tel une colombe », tandis que la voix du Père se fait entendre (Lc 3, 21) ; le jour de la Pentecôte, l'Esprit vient sur les apôtres, avec le double signe du vent impétueux et des langues de feu, et c'est la naissance de l'Église (Ac 2, 1-4).
L'Esprit est envoyé pour donner la vie, pour donner la force, et tout particulièrement pour sanctifier - puisqu'il est l'Esprit saint et sanctificateur - et pour rassembler. Aussi comprend-on que l'Église demande à Dieu d'envoyer son Esprit sur ceux qui reçoivent le baptême ou la confirmation, sur ceux à qui est confié un ministère ecclésial au moment de leur ordination, sur ceux aussi qui se marient ; et l'Église invoque également la venue de l'Esprit Saint pour sanctifier l'eau du baptême, les diverses huiles sacramentelles, et bien sûr le pain et le vin de l'eucharistie. L'épiclèse eucharistique n'est donc pas un fait isolé dans la liturgie de l'Église, mais un des moments où l'action de l'Esprit envoyé par le Père est le plus déterminante.

L'épiclèse dans la prière eucharistique
Dans chacune des nouvelles prières eucharistiques, nous avons, avant le récit de l'institution, une prière qui demande à Dieu le Père, à qui s'adresse toute l'anaphore, d'envoyer son Esprit sur les offrandes du pain et du vin pour qu'elles deviennent le corps et le sang du Christ. Il n'est pas superflu de reproduire ces textes d'épiclèse, qui méritent toute notre attention :
Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ; qu'elles deviennent pour nous le corps et le sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur. (PE II.)
Nous te supplions de consacrer toi-même les offrandes que nous apportons : sanctifie-les par ton Esprit pour qu'elles deviennent le corps et le sang de ton Fils, Jésus Christ, notre Seigneur, qui nous a dit de célébrer ce mystère. (PE III.)
Que ce même Esprit, nous t'en prions, Seigneur, sanctifie ces offrandes : qu'elles deviennent ainsi le corps et le sang de ton Fils dans la célébration de ce grand mystère. (PE IV.)
Nous trouvons des textes analogues dans les prières eucharistiques pour la réconciliation qui elles aussi, bien entendu, s'adressent à Dieu le Père :
Mets à l'œuvre la puissance de ton Esprit : que ces offrandes deviennent pour nous le corps et le sang de ton Fils bien-aimé, Jésus, le Christ. (PE Réc. I.)
Nous t'en prions, Père, sanctifie ces offrandes par la puissance de ton Esprit, alors que nous accomplissons ce que Jésus nous a dit de faire. (PE Réc. II.)
On remarque que presque toutes ces prières attribuent au Père lui-même la sanctification ou la consécration du pain et du vin que nous lui offrons, mais cette transformation requiert l'effusion de l'Esprit ; seule la PE IV attribue carrément la sanctification des offrandes à l'Esprit Saint. Il ne nous appartient pas de scruter la coopération du Père et de l'Esprit, disons seulement que la PE IV, comme toutes les autres, s'adresse au Père, et non directement au Saint-Esprit.

L'épiclèse dans le canon romain
Une question ne manque pas de se poser au sujet du canon romain ou prière eucharistique I, qui a été l'unique anaphore employée dans le rite romain de la fin du ive siècle au milieu du xxe, et qui ne semble pas comporter d'épiclèse. Pendant seize siècles, la messe romaine n'aurait pas été trinitaire (sauf dans sa doxologie finale), et n'aurait connu que le Père et Jésus-Christ ! Qu'on se rassure : le canon romain a toujours comporté une prière d'épiclèse, même si l'Esprit Saint n'y est pas cité nommément. Avant le récit de l'institution, donc à la même place que dans les nouvelles prières eucharistiques, figure cette demande adressée au Père : Sanctifie pleinement cette offrande par la puissance de ta bénédiction, rends-la parfaite et digne de toi : qu'elle devienne pour nous le corps et le sang de ton Fils bien-aimé, Jésus Christ notre Seigneur.
Nous retrouvons ici exactement le vocabulaire de l'épiclèse : « Sanctifie cette offrande […] qu'elle devienne pour nous le corps et le sang. » L'Esprit Saint est désigné par les mots : « la puissance de ta bénédiction ». Quelle est cette puissance de bénédiction et de sanctification, qui sanctifie pleinement notre offrande, sinon l'Esprit, saint et sanctifiant ? Pendant seize siècles, sans trop s'en rendre compte, les prêtres de rite romain ont bien célébré l'eucharistie en formulant une épiclèse.
Philippe Rouillard


Note de Soleil d’Hiver
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Dans la Divine Liturgie, l’Epiclèse suit, et non précède, l’Anaphore (institution ou oblation). C’est donc l’Epiclèse qui a valeur consécratoire puisque c’est le Saint Esprit ainsi appelé sur les Dons Eucharistiques qui les transforme en Corps et Sang du Christ. Pour certains orthodoxes, placer l’Epiclèse avant l’Anaphore, comme le fait la liturgie romaine, en dénaturerait le sens profond.
La Foi simple du fidèle peu versé dans l’argumentation théologique et qui croit que Dieu précède ses demandes semble de nature différente de celle des théologiens. Et c’est peut-être bien là que se situent les obstacles à l’Unité.