lundi, janvier 30, 2006

Quelques vérités retrouvées sur l’aventure algérienne

On est dans un temps où le politique se pique d’écrire l’histoire dans la loi.
Il le fait, parfois, dans une intention louable comme, par exemple, d’apposer un peu de baume sur les plaies toujours ouvertes des pieds-noirs et de harkis.
Encore faudrait-il le courage introuvable d’aller jusqu’au bout de la démonstration, n’en déplaise au FLN Bouteflika et de tous les français qui ont encore à la main leurs explosives valises.
Soleil d’hiver publie ici le long extrait d’un texte récent paru sur l’Internet.
Je n’en indique ni l’auteur ni la source pour ne pas les exposer aux malveillances de toutes sortes.
Qu’importe, j’assume pleinement ce texte que j’aurais aimé écrire si j’en avais eu le talent.

Cela fait maintenant 23 ans que l'on a publié la thèse du professeur Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d'un divorce, qui a démontré de manière irréfutable à quel point les colonies furent pour la France un boulet. Le professeur Marseille avait commencé à rédiger sa thèse pour défendre certaines positions mais les découvertes qu'il a faites au cours de sa recherche l'ont amené à complètement réviser sa position. La désinformation tiers-mondiste ne s'en est jamais remise.

La thèse du professeur Marseille a été confirmée, pour le cas particulier de l'Algérie, par un livre publié l'année dernière, Chère Algérie de Daniel Lefeuvre, montrant le poids insupportable des dépenses d'investissement en Algérie pour le budget de l'Etat français entre 1930 et l'indépendance.

On notera que ces études ne font d'ailleurs que confirmer ce que tous les économistes sérieux écrivaient dans les années précédant la décolonisation. C'est ce que l'on avait résumé sous le nom de cartiérisme, d'après l'article de Raymond Cartier "La Corrèze avant le Zambèze". C'est aussi ce qu'avait expliqué Raymond Aron dans un article retentissant au début de la guerre d'Algérie.
Le patronat français, constatant le poids que représentait les investissements à fonds perdus (et qui ne furent jamais récupérés) pour construire des usines d'aluminium en Guinée-Conakry ou des chaînes de montage de camions en Algérie (usine Berliet construite dans le cadre du plan de Constantine et dont le FLN eut la bonne idée d'enlever, torturer et tuer le directeur après les accords d'Evian, montrant ainsi l'importance qu'il accordait aux investissements venus de l'étranger), et fasciné par le décollage économique qu'avaient connu les Pays-Bas après la perte de l'Indonésie, ne s'y trompait pas. Dans les années 1950, il fut le soutien le plus ferme de la décolonisation.

La décision de lâcher l'Algérie alors que le FLN n'avait pas remporté la victoire sur le terrain fut aussi une conséquence de cette perception des colonies comme un poids mort économique et financier. Le caractère inflexible de cette décision s'est d'ailleurs traduit par les circonstances peu glorieuses de cette décolonisation (Français d'Algérie laissés sans aucune protection et dont un millier furent égorgés à Oran le 5 juillet 1962 sous les yeux de 15 000 soldats français qui avaient reçu de leur commandant, le général Katz, l'ordre de ne pas intervenir; Algériens pro-français abandonnés dans la confusion et dont beaucoup - à peu près 80 000 - furent exterminés dans les semaines qui suivirent l'indépendance, quoiqu'il y ait eu des camps de concentration dans le Sahara algérien pour Algériens pro-français et Français enlevés par le FLN au moins jusqu'en 1967, le tout étant parfaitement connu du gouvernement français). Il fallait vraiment se débarrasser de ce boulet à tout prix, et cette fin dans le sang, le chaos et le déshonneur n'était que la concrétisation du "à tout prix". De Gaulle ne se cachait absolument pas que sa volonté de se débarrasser de l'Algérie était motivée par la démographie galopante de ce pays et par le coût financier insupportable non seulement de la guerre, mais aussi de l'Algérie en elle-même.

Et il est vrai que, une fois définitivement (mais à quel prix) débarrassée de l'Algérie, la France connut de 1962 à 1973 une croissance économique inespérée, qui rappelait les plus belles heures du Second Empire et valut au pays de connaître pendant quelques années le taux de croissance le plus élevé de tous les pays industrialisés.

Il paraît que les Anglais se sont mieux débrouillés avec leur Empire colonial. (Il est vrai que l'Australie, le Canada ou l'Inde, c'était quand même plus prometteur que le Niger et Djibouti et autres perles du Konfetti-Reich construit par la IIIe République).

Mais force est de constater qu'en Europe occidentale, ce sont les pays qui n'ont jamais eu de colonies (Suisse, Luxembourg, Norvège) ou qui s'en sont débarrassés très vite (Allemagne, Suède, Pays-Bas) qui jouissent d'une prospérité que n'ont pas les pays qui se sont empêtrés dans une aventure coloniale longue et sans issue (France, Royaume-Uni, Belgique, Espagne, Portugal).

Si l'on excepte le premier Empire colonial français, celui bêtement perdu par Louis XV et qui correspondait à une réalité puisqu'il en reste au moins aujourd'hui la province francophone du Québec, l'aventure coloniale de la France … se limite à une opération de propagande visant à donner à l'armée quelques victoires pour faire oublier aux yeux de l'opinion publique l'humiliation totale de 1870, la trahison de Bazaine et la perte de l'Alsace-Lorraine. Il n'est donc pas étonnant de constater qu'entre 1871 et 1914, les royalistes et les nationalistes étaient systématiquement hostiles au projet colonial, en qui ils voyaient de la poudre aux yeux destinée à faire oublier la perte de l'Alsace-Lorraine, la ligne bleue des Vosges et la Revanche. (Notons que, Dieu merci qu'on ne les a pas suivis: une guerre de revanche en 1887 aurait abouti à une défaite encore plus catastrophique qu'en 1870 et à la perte de Belfort, Briey et Nancy.) En revanche, les républicains et la gauche étaient porteurs de ce projet colonial (qui eut finalement le seul mérite de retarder l'éclatement de la guerre en Europe).

A propos de la béatification de Charles de Foucauld. La personne du père de Foucauld n'est pas en cause; je pense que c'était une sorte d'ermite qui avait succombé, comme beaucoup de Français de ce temps-là, à la fascination du Sahara. (Le film Fort Saganne, avec Gérard Depardieu, décrit très bien ce phénomène.) Simplement, il avait été récupéré par la mythologie qui existait autour de la présence française en Afrique du Nord. Il est vrai que, celle-ci n'ayant laissé aucune trace, on a peine de nos jours à imaginer ce qu'elle fut par sa durée et son importance. Il a fallu beaucoup d'efforts et de sacrifices, sur le plan économique et financier, à l'Algérie indépendante pour effacer en quelques années tout ce qui pouvait rappeler plusieurs décennies de cette présence (cas inverse de l'Inde, qui a préféré garder tout ce que les Britanniques avaient laissé, dans le but de favoriser la croissance économique). … ce contexte … explique aussi pourquoi la béatification du père Charles de Foucauld, dont les vertus étaient pourtant évidentes pour tous depuis longtemps, est venue seulement en 2005.
En effet, c'est à cause … du risque d'assimilation d'une béatification du RP de Foucauld avec la colonisation française au Maghreb que le Vatican a ralenti le plus possible la procédure de béatification. Celle-ci fut par exemple suspendue en 1954 (début de la guerre d'Algérie) et ne reprit qu'en 1967 (cinq ans après l'indépendance de l'Algérie, quand on pensait que les susceptibilités seraient apaisées). … le Vatican a eu peur que la béatification du RP de Foucauld ne soit considérée comme un hommage rendu à cette idéologie, et ce nonobstant l'engagement d'une grande partie du clergé catholique d'Algérie (le cardinal Duval, l'abbé Scotto) en faveur du FLN.

Deux remarques encore:
1) A propos du massacre d'Oran, le député UMP Georges Fenech a eu le courage d'évoquer la responsabilité du général Katz dans ces événements lors d'une séance de l'Assemblée nationale française le 2 décembre 2003. Mais, quarante-et-un ans après, c'est un peu tard...
2) A propos des camps de la mort de l'Algérie indépendante, se reporter au témoignage du soldat du contingent André Aussignac, enlevé quelques semaines après l'indépendance (quatre mois après le prétendu cessez-le-feu...) et évadé au printemps 1963 d'un de ces camps de la mort de Ben Bella - celui-ci réservé aux Européens enlevés -, celui de la mine de fer de Miliana. (Les camps de la mort pour les Algériens pro-français se situaient plutôt plus au Sud, dans le Sahara, quoiqu'il y en eut aussi en bordure de la mer.) On eut tellement peur des révélations du soldat Aussignac sur l'existence de centaines de détenus français détenus dans les camps algériens avec la pleine complicité du gouvernement français que la Sûreté militaire tortura M. Aussignac à son retour en France (il avait pu quitter l'Algérie caché sur un chalutier) pour le dissuader de raconter son histoire. Toutefois, l'appelé Aussignac réussit à transmettre son témoignage au sénateur radical-socialiste Etienne Dailly qui le lut lors d'une séance du Sénat en octobre 1963. Le témoignage du soldat Aussignac ayant ainsi été publié au Journal officiel grâce au discours courageux du sénateur Dailly, il n'était plus possible au gouvernement de liquider ce témoin gênant. M. André Aussignac a ainsi pu vivre assez longtemps pour que son témoignage soit à nouveau publié dans l'hebdomadaire Le Point de M. Claude Imbert en 2002, lorsque ce journal a décidé de sortir un peu la presse de sa torpeur à propos de la glorieuse décolonisation de l'Algérie. Le témoignage de M. Aussignac est aussi reproduit plus longuement dans l'ouvrage de Raphaël Delpard Les oubliés de la guerre d'Algérie.