dimanche, janvier 01, 2006

Une Histoire de la Russie
Par F.G. DREYFUS Editions de Fallois. Paris

L’ouvrage de F.G. Dreyfus réussit la gageure de brosser en moins de 270 pages l’histoire compliquée et méconnue de ce vaste ensemble eurasiatique qu’est la Russie, des origines à Vladimir Poutine. C’est dire la densité de ce livre qui devrait susciter l’attention de tous ceux qui pensent que la faiblesse actuelle, au regard de sa géographie, de ses richesses naturelles et de sa culture, de ce grand pays (comme, d’ailleurs, sur un plan différent, de l’Europe occidentale) dans le concert des nations crée un vide géopolitique préoccupant.
Au-delà de la chronologie des évènements, F. G. Dreyfus se livre aussi à d’intéressantes réflexions sur la place de l’orthodoxie et sur le sous-développement, présenté (de façon un peu insistante) comme une constante de l’économie russe.

Concernant l’orthodoxie, elle apparaît dès le départ comme un « marqueur » majeur de l’identité russe au point que comme le remarque François Thual, « l’orthodoxie est plus qu’une religion … un russe est génétiquement orthodoxe ».
Comme au temps de la « symphonie » byzantine, le lien entre la foi et le prince est essentiel et perdurera à des degrés divers jusqu’en 1917, avec, sans doute, l’apparition d’un déséquilibre au bénéfice du pouvoir impérial à partir de Pierre le Grand (création du Saint Synode en lieu et place du patriarcat) et de son ouverture à l’occident.
Jusqu’en 1700, le souverain devait partager autorité et prestige avec le patriarche. Michel Romanov, premier tsar de la dynastie est lui-même fils de Fédor Romanov, persécuté par Boris Godounov et devenu le moine Philarète puis Métropolite de Rostov.
Avec Pierre le Grand, la Russie s’ouvre à’Occident et, jusqu’à Nicolas II, on observe, de la part du pouvoir impérial, une volonté tâtonnante de réformes dans tous les domaines, administratif, militaire, industriel, agraire, éducatif. Il n’est pas inutile de rappeler que le servage a été abrogé d’un trait de plume et sans effusion de sang par Alexandre II le 3 mars 1861 alors que l’esclavage ne l’a été, aux Etats-Unis qu’en 1865 après la guerre de Sécession.
Force et de constater que les ferments de désagrégation de l’état russe sont apparus et se sont développés dans un contexte de vraies tentatives réformatrices de tendance libérale. En 1906, à la veille de la réunion de la première Douma, Nicolas II promulgue les lois fondamentales qui s’inspirent fortement de la constitution allemande de 1871 et ne sont pas sans rappeler l’organisation étatique et les prérogatives présidentielles de la IIIème et même de la Vème république.
Réalité ou biais d’écriture de l’ouvrage, l’église orthodoxe semble perdre son influence sur la vie politique russe à partir du début du XVIIIème siècle.
La concomitance d’une volonté réformatrice de tendance libérale et de l’affaiblissement du « marqueur » religieux, pose, évidement, la question d’un lien de causalité avec l’émergence de l’intellectualisme révolutionnaire, comme cela fut le cas en France. Il est par ailleurs troublant de considérer la similitude de personnalité et de destin de Louis XVI et de Nicolas II comme de leurs familles. Comme le pense l’archimandrite Serapion au XIXème siècle, « les causes de la ruine de la Russie (sont) l’asservissement au monde ».

Concernant le sous-développement, F. G. Dreyfus l’explique par l’isolement de l’univers russe face au réveil économique de l‘Occident dès les invasions mongoles du début du XIIIème siècle alors que le différentiel Russie-Europe occidentale était, auparavant, inexistant. Le retard économique de la Russie n’a cessé, depuis, de se creuser et ne sera plus jamais rattrapé si ce n’est, partiellement, entre 1890 et 1913.
Autre élément de sous-développement, la faiblesse du système éducatif qui s’explique, en partie, par l’importance du monde rural et l’étendue du pays avec, pour corollaire une très faible densité démographique.
Enfin, F. G. Dreyfus désigne le « fatalisme » russe, favorisé, selon lui, par la « piété mystique de l’orthodoxie ».
Il s’agit là, on le devine avec regret, d’une grille d’analyse typiquement occidentale proposant, par principe, une « prospérité » d’essence matérialisme qui ne laisse pas place à d’autres aspirations que productrices et consommatrices.

L’un des mérites de l’ouvrage, pour le lecteur chrétien, est aussi l’éclairage apporté à l’opposition entre Orthodoxie et Catholicisme romain. S’il ne faut pas nier les déterminants théologiques ni le traumatisme du sac de Constantinople lors de la IVème croisade, il est aussi évident que l’histoire de la Russie est jalonnée de conflits territoriaux avec les puissances occidentales se réclamant du catholicisme romain, quand ces dernières ne favorisaient pas sciemment la menace musulmane sur le flanc sud de la Russie. L’intrication séculaire des facteurs religieux et politiques ne peut qu’avoir creusé un profond fossé dans l‘inconscient des deux ensembles chrétiens.
Un évènement peu connu des catholiques romains laisse songeur. Soucieux d’obtenir l’aide des princes d’Occident, les orthodoxes grecs, aux abois devant la menace ottomane, avaient, au concile de Florence de 1439 (14 ans avant la prise de Byzance), décidé de reconnaître la primauté de Rome. Le Métropolite de Russie, Isidore, le proclama au cours d’une messe solennelle à son retour du concile et fut immédiatement emprisonné par le grand-prince Vassili II. En 1443, un concile des évêques russes condamne les décrets du concile de Florence, refuse l’union des Eglises et proclame l’indépendance de l’Eglise russe par rapport à Byzance.
Quelques années plus tard, Ivan III refuse les propositions du pape qui lui promet son aide pour reconquérir Constantinople s’il rétablit l’union des Eglises. De même, il refuse la couronne royale que lui proposait l’empereur.
Porter un jugement d’homme du XXIème siècle tenté par l’uchronie n’aurait aucun sens.

Le dernier chapitre consacré au Président Poutine a le grand mérite de corriger la présentation caricaturale et désinformante de son action par certains médias et intellectuels occidentaux. Il est significatif que les Etats-Unis ne veulent pas d’une Russie (ni d’une Europe) puissante. Dernière en date, la crise ukrainienne de 2004, largement financée par les Etats-Unis, « toujours en tête pour déstabiliser la Russie », montre la volonté de Washington, aidée par ses relais européens (que, dans un autre contexte, on qualifierait d‘idiots utiles), d’arracher l’espace ukrainien de l’influence russe. Pourtant, historiquement, F. G. Dreyfus montre bien que « l’idée d’un état ukrainien repose sur un mythe (et qu’) il n’y a jamais eu d’Etat ukrainien dans l’histoire »

En terminant « Une histoire de la Russie », on ne peut que méditer la phrase de Benckendorff en 1832 :
« Le passé de la Russie a été admirable, son présent est magnifique, quant à son avenir il dépasse tout ce que l’imagination la plus hardie peut se figurer »