dimanche, février 19, 2006

Le schisme d’Orient. Pourquoi ?

Le schisme d’Orient. La papauté et les Églises d’Orient XIe-XIIe siècles, Steven Runciman, Paris, Les Belles Lettres, 2005.

Le chapitre 1 ou « avant-propos » est un exposé des problématiques éclairant les circonstances culturelles et historiques qui aboutiront au schisme d’Orient et qui seront développées dans les chapitres suivants.
La lecture de l’ouvrage donne ainsi, parfois, une impression de redites car chaque événement est analysé à le lumière de cette grille de lecture.
Pour l’auteur, les deux pierres d’achopement qui domineront dans la séparation des deux églises d’Orient et d’Occident sont :
- L’ajout par les Occidentaux du Filioque dans le credo de Nicé-Constantinople
- La question de la suprématie de Rome sur les autres patriarchats.
Steven Runciman considère que ce second point est déterminant ce qui fait pencher pour l’état de schisme plus que d’hérésie.

Un long développement est consacré aux différences de mentalité et de comportement entre les chrétiens d’Orient et d’Occident.

La langue explique beaucoup de choses.
Les occidentaux parlant le latin et les orientaux le grec ne se seraient en effet, jamais vraiment compris (ce que confirmera, en 1090, Théophylacte, archevèque d’Ochrid dans une lettre au diacre Nicolas à propos du Filioque).
Avec le grec, la chrétienté orientale « héritera du goût des anciens hellènes pour la pensée spéculative ».
A l’inverse, « alors que le grec, souple et subtil convient parfaitement à l’expression de toutes les nuances de la pensée abstraite, le latin est beaucoup plus rigide ; il est clair, concret, rigoureux ; c’est l’instrument idéal des juristes. »
Ainsi, des erreurs de traduction involontaires furent causes de graves malentendus.

Il faut aussi prendre en considération la différence de niveau culturel et éducatif des deux sociétés.
« Il y eu toujours dans l’empire d’Orient une part importante de la population dont l’éducation pouvait se comparer à celle du clergé » et nombreux étaient ceux qui recevaient une solide formation théologique les rendant capables de discuter de ces sujets. « Cette proportion élevée de théologiens … amateurs ou professionnels » incita très tot les chrétiens d’Orient à ne pas donner de définition précise sur certains points de croyance. Ils accordaient, en revanche, la plus grande importance à l’observance des rites.
En Occident, au contraire, le christianisme se répandit plus lentement et fut confronté à un paganisme vivace, même dans les élites. C’est pourquoi l’Eglise mit l’accent sur l’unicité des croyances. Dès l’époque romaine, le niveau d’éducation était plus faible qu’en Orient et l’effondrement de l’empire d’Occident « eut un effet destructeur sur l’éducation ». Les clercs restèrent les seuls instruits ce qui conféra à l’Eglise d’Occident une position éminente.

Ce dernier point de la grille de lecture prend encore plus d’ampleur en raison des circonstances historiques.
Avec la disparition de l’empire d’Occident, l’Eglise reste la seule force non seulement spirituelle mais aussi politique. Ce qui survit de l’empire repose sur son organisation. Peu à peu, se met en place une « constitution autocratique de l’Eglise d’Occident sous la direction du pape » qui n’encourageait pas les spéculations religieuses mais entendait, au contraire, les enfermer dans un cadre rigide et légaliste.
De part sa position, le pape était, au moins implicitement, infaillible.
Il fallu de nombreux siècles pour que cette tendance ne trouve son plein épanouissement et Runciman reconnaît que « sans elle, l’Eglise de Rome n’eut pas survécu aux ages d’ignorance et d’obscurantisme »
En Orient, la présence de l’empereur, chef de l’Etat et de l’Eglise, ne permit jamais aux patriaches de prétendre à de telles prérogatives. De plus, en ces temps où Constantinople rayonnait sur le monde par sa richesse et sa culture, les patriarches ne pouvaient que s’impatienter des prétentions de Rome à une suprématie autre qu’honorifique sur l’ensemble de l’Eglise.

Ainsi, pendant les siècles précédant les croisades, il y eut, dès le départ, incompréhension entre les deux peuples chrétiens et incompatibilité de vues au sujet de l’autorité dans l’Eglise.
Leur façon d’aborder la théologie était aussi radicalement différente. « L’Occident avait une conception de la bonne et la mauvaise doctrine » quand l’Eglise d’Orient évitait, sur les points mineurs, « les affirmations et les condamnations doctrinales ».

Il y eu des périodes de crises et des périodes de réconciliation, souvent sous l’influence d’empereurs soucieux, pour des raisons politiques, de ménager les papes de Rome.
La paix eut été maintenue dans l’indifférence si « les grandes Eglises d’Orient et d’Occident n’avaient jamais été en contact » …
I. Barsof