mardi, février 07, 2006

Les martyrs russes ignorés par le Conseil de l’Europe

Ainsi donc l’APCE, sigle inconnu des Européens désignant l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, allait consacrer une petite partie de son précieux temps à débattre et, imaginait-on, à entériner un rapport condamnant le communisme.

Divers services d’information sur Internet ont naïvement repris le 25 janvier un commentaire préfabriqué sous le titre “le Conseil de l’Europe entame un débat marathon sur les crimes du communisme”. La diffusion de cette étonnante contre-vérité s’explique par une ignorance totale de la vie et du fonctionnement de l’institution strasbourgeoise. Habilitée à trancher en matière de Droits de l’Homme, distincte, faut-il le rappeler, de l’Union européenne, regroupant 315 députés, venant de 46 pays différents, l’assemblée n’allait consacrer en fait, à ce vaste sujet, que la moitié d’une séance d’après-midi, soit 3 heures à peine. De 15 heures à 16 heures 30, l’assemblée a longuement salué, d’abord, la présence d’une délégation mexicaine, puis elle a discuté la validité de la représentation azerbaïdjanaise. Enfin les 153 parlementaires présents ont abordé le sujet : une course de demi-fond et certes pas un marathon.
Il était prévu 63 interventions. Brèves, elles avaient été rédigées à l’avance, indépendamment les unes des autres. En fait, 4 ou 5 ne purent même pas être prononcées mais elles furent déposées au greffe. Aucun orateur, dans la pratique, ne répondant à aucun autre, il est impossible de parler d’un “débat”.

Au moins l’higoumène Philarète, représentant de l’Église russe à Strasbourg, a lu le rapport. Et il proteste dans une lettre du 20 janvier : en effet sur les 54 points, pas un mot, pas une remarque sur la persécution des croyants.
Ce n’est pas faute, pourtant, d’avoir consulté les meilleurs spécialistes, tels Vladimir Boukovsky ou Stéphane Courtois. Ce dernier, auquel on doit l’indispensable Livre Noir du communisme donne sur ce point des indications précieuses, quoique sommaires, mais que l’on ne peut pas passer sous silence.
Dénoncer aujourd’hui clairement la persécution antireligieuse dont le régime soviétique s’est rendu coupable à l’encontre de tous les croyants, et d’abord à l’encontre des orthodoxes, serait donc un rappel indispensable.
Les chiffres en sont terribles. Entre 1917 et 1940, 75 000 lieux de culte ont été détruits, 600 évêques, 40 000 prêtres, 12 000 moines et moniales ont été tués. Le répit décidé lors de la Grande guerre patriotique ne dura pas : la propagande antireligieuse reprend en 1947. Krouchchtev, considéré comme modéré en occident, relancera les persécutions à partir de 1959 : elles battront les records, pourtant éloquents des périodes léninistes et staliniennes. Dans les années 1920 et 1930, le nombre des bâtiments religieux était passé, en effet de 54 000 à 17 000. Le recensement soviétique de 1937, qui sera rapidement interdit, établit clairement que 70 % des Russes osent encore se déclarer croyant. Il est donc impossible de chiffrer vraiment le nombre et le pourcentage des chrétiens orthodoxes parmi les innombrables victimes du communisme en Russie.
On retiendra que la première grande vague de persécution antireligieuse érigée en doctrine d’État remonte à 1922 : dès le lendemain de la guerre civile.
Ce qui n’est pas pardonnable c’est de l’ignorer ou de le dissimuler.
C’est pourtant ce que font nos bonnes consciences politiquement correctes.
Leur omission n’est évidemment ni fortuite, ni encore moins innocente.
Il est à cet égard remarquable que pratiquement personne n’ose le remarquer. Ni aux États-Unis, ni en France ni en Grande Bretagne où l’on a accepté la chape de plomb imposée de 1945 à 1991 à l’Europe de l’est, ni dans les bureaux du Vatican où pendant très longtemps on a pratiqué une ostpolitik beaucoup plus complaisante que le souvenir du pontificat de Jean-Paul II (1979-2005) ne le laisse dans les mémoires.
Au fond, la canonisation des nouveaux martyrs russes du XXe siècle courageusement décrétée par l’Église orthodoxe, englobant Nicolas II et la famille impériale, aura été un geste d’une grande sagesse. Il est bon que le 1er dimanche de février leur “Mémoire éternelle” soit chantée par les fidèles. Il ne s’agit pas, en effet, seulement de destinées individuelles, comme celle des grandes figures de la spiritualité russe du XIXème siècle, ce sont “globalement” les signes d’une incompatibilité profonde, métaphysique, certes, mais également humaine, entre le matérialisme marxiste et les racines spirituelles des nations d’Europe, et singulièrement celles de la Russie.
Cependant s’il a bien lu le rapport de M. Göran Lindblad, l’higoumène Philarète n’est pas encore tout à fait habitué aux subtilités strasbourgeoises. On a pu lire ainsi en date du 31 janvier que “L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a tenu compte des observations de la Représentation de l’Église russe”.
Ceci est hélas largement inexact.
La rectification visée tient en effet à l’adoption de l’amendement 11 proposé par M. Ivanov et un petit nombre de députés est-européens. Il tendait à la fin du paragraphe 2, à ajouter les mots : “les persécutions pour des motifs ethniques ou religieux, les atteintes à la liberté de conscience, de pensée et d’expression et à la liberté de la presse et l’absence de pluralisme politique”.
On se doit de souligner que cet amendement 11, défendu par le député bulgare Ivanov, était essentiellement illustré par la tragédie de la bulgarisation forcée des citoyens d’origine turque en vertu de laquelle, dans les années 1980 “plus d’un million de Turcs ethniques et musulmans ont été contraints de changer de nom et de prendre des noms bulgares”.
Voici ses propos :
“La Bulgarie a été un des pays les plus gravement touchés par la répression communiste. Aux crimes énumérés par le rapporteur, j’en ajouterai un qui met la Bulgarie mal à l’aise vis-à-vis du reste du monde : le régime communiste a changé, d’autorité, le nom de plus de 800 000 citoyens bulgares d’origine turque. Il a changé le nom, non seulement des vivants, mais également des morts, en détruisant des pierres tombales et en réécrivant les registres communaux. La conséquence de ces crimes a été que 300 000 citoyens ont quitté la Bulgarie en abandonnant leurs maisons, leurs terres et leurs animaux. Les crimes des régimes communistes ont été inspirés par l’idéologie communiste. La théorie de la lutte des classes et de la dictature du prolétariat suppose une violence morale et physique qui s’est transformée en terreur généralisée. Il me paraît fondamental d’en prendre conscience. Par ailleurs, un certain nombre de partis de gauche, héritiers du parti communiste, n’ont pas trouvé la force, ou n’ont pas voulu condamner officiellement les crimes des ex-régimes communistes, ce qui montre qu’ils n’ont pas achevé leur processus de réforme.”
On ne peut pas tout à fait dire que cet amendement Ivanov, si fondé soit-il, reprenne donc ici intégralement les préoccupations du patriarcat de Moscou, des églises orthodoxes persécutées, et des chrétiens de toutes confessions bafoués au quotidien, et martyrisés par tous les régimes communistes.
Dès 1918, Lénine désignait pour son ennemi principal l’Église orthodoxe. Il affirmait tout simplement que “l’électricité remplacera Dieu”. Et sa proposition corollaire de cette idée nous éclaire, si l’on ose dire, sur l’idée de l’homme et de sa liberté contenue dans le programme communiste : “en s’adressant au Dieu électricité, les paysans seront de la sorte, plus tributaires des pouvoirs publics”.
On voudrait donc, aujourd’hui, être sûr – litote – que le matérialisme d’une certaine ploutocratie laïciste n’est pas,
- non seulement complaisant,
- non seulement volontairement aveuglé face aux crimes du communisme à l’encontre des croyants
- mais même bienveillant et complice du matérialisme marxiste et léniniste. Ce dernier était certes encore rustique en 1918. Il ressemble ainsi à cette dictature symboliquement cégétiste des poteaux électriques qui défigurent aujourd’hui encore le paysage français. Mais en définitive, il peut se révéler très voisin du matérialisme plus moderne d’une partie dominante des classes dirigeantes occidentales.
À ce matérialisme d’étouffement, il faut d’abord répondre par la vérité.
L’arme des tyrannies a toujours été l’ignorance. Qui connaît en France les figures admirables, la cohorte de saints et de martyrs chrétiens russes du XXe siècle ? Combien d’Occidentaux connaissent, par exemple, la personnalité admirable du P. Alexandre Men assassiné par le KGB à Moscou en 1990 ? Qui se rend compte qu’une nouvelle dissidence se construit, et cette fois des deux côtés de l’ancien rideau de fer, malgré le vacarme des baladeurs, des publicitaires et des médiats, celles des individus libres en quête d’Absolu, de silence et d’Éternité, dans le mystère du Dieu vivant ?
On comprend que les nouveaux Dioclétien, les nouveaux Staline et Khrouchtchev, les nouveaux sultans et les nouveaux jacobins ne veuillent pas en entendre parler. Les voix de la Liberté comme celles de la Foi circuleront donc, en occident aujourd’hui, comme à l’est hier, dans la discrétion et le samizadt, comme des braises sous les cendres. Et ce sont elles, demain qui enflammeront les cœurs de la jeunesse européenne..
JG Malliarakis
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