samedi, février 11, 2006

l’État et la religion

L’affaire de caricatures est une affaire hautement régalienne parce qu’elle perturbe les relations entre la France et les pays musulmans et parce qu’elle monte des communautés les unes contre les autres, ce dont nous n’avions pas besoin.. Mais c’est aussi une affaire républicaine parce qu’elle empoisonne l’Etat du même nom qui ne sait comment en même temps donner des gages aux intégristes de la liberté d’ expression, calmer des Musulmans dont il a tout de même un peu peur, et préserver la laïcité que lui inspire l’ancrage à gauche de son système politique. Comment donner raison aux Musulmans sans en faire un précédent pour les Chrétiens ? « Avec la séparation de l’Église et de l’État, nous confiait un jour un jeune étudiant de Sciences Po, la question religieuse est réglée une fois pour toutes ». Pas si sûr.

La laïcité, nous le savons bien, a été fondée par le Christ : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ». Nous disons bien « laïcité » et non « laïcisme », bien sûr, cette dernière idéologie étant celle de la république, celle à laquelle pensait notre jeune étudiant et qui devait tout régler. Elle veut pour cela séparer le religieux du politique et évincer ainsi la religion de la sphère publique pour la cantonner à la sphère privée. Mais elle méconnaît de ce fait « la nature profonde de l’homme, être à la fois personnel et social dans toutes ses dimensions, y compris dans sa dimension spirituelle, » (Jean-Paul II). La république ne peut faire autrement car, reposant sur le primat absolu de la volonté générale, exprimée, prétend-elle, par le vote, elle ne reconnaît aucune loi supérieure à la loi civile, ce que Jacques Chirac avait dit explicitement lors d’une visite de Jean-Paul II en France. Seule la loi civile, pour la République, dit le bien et le mal, ou plutôt le bien et le mal sont réduits au légal et à l’illégal. Or, comme le dit Yves-Marie Adeline dans Le Pouvoir légitime, la loi ne peut pas dire le bien. Elle peut juste interdire le mal. Mais la norme du bien et du mal n’est pas accessible à la raison humaine. Sans compter que cet absolu de la loi ouvre la porte à tous les totalitarismes, au despotisme d’une majorité de passage, en s’appuyant sur l’hédonisme le plus vil. Ne nous y trompons pas. Le laïcisme est une sorte de religion, une religion immanente, sans dieux autres que l’homme et ses pulsions. Elle ne peut donc pas supporter la présence des autres religions, parce qu’elles enseignent la vocation transcendante de l’homme.

L’Alliance Royale refuse l’amputation de la dimension spirituelle des hommes. Dès lors devons-nous réclamer une espèce de théocratie où la loi divine serait confondue avec la loi civile ? Il ne s’agirait ni plus ni moins que d’une confusion entre le spirituel et le temporel contraire à l’enseignement le plus constant de l’Église. Par cette confusion la religion qui voudrait faire le salut des hommes et régenter le temporel imposerait par la force ses préceptes. Elle oublierait alors que la démarche spirituelle doit être volontaire, libre, sous peine de perdre toute valeur. Elle tomberait alors dans un totalitarisme inhumain. Solution inacceptable.

Entre ces deux extrémismes, ces deux pôles que constituent la séparation de l’Église et de l’État, d’une part, et la confusion du spirituel et du temporel, d’autre part, l’Alliance Royale réclame une distinction des deux domaines, ce qui est la laïcité bien comprise. C’est d’ailleurs ce que prône l’Église Catholique dans de nombreux documents. Lisons Jean-Paul II (Lettre du Saint-Père aux évêques de France, 12/02/2005) : « Le principe de laïcité, auquel votre pays est très attaché, s’il est bien compris, appartient aussi à la Doctrine sociale de l’Église. Il rappelle la nécessité d’une juste séparation des pouvoirs (cf. Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, nn. 571-572), qui fait écho à l’invitation du Christ à ses disciples : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Lc 20, 25). Pour l’Eglise, la laïcité de l’État, qui doit être entendue comme une non-immixtion du pouvoir civil dans la vie de l’Église et des différentes religions, comme dans la sphère du spirituel, permet que toutes les composantes de la société travaillent ensemble au service de tous et de la communauté nationale. De même, comme le Concile ½cuménique Vatican II l’a rappelé, l’Église n’a pas vocation pour gérer le temporel, car, « en raison de sa charge et de sa compétence, elle ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique » (Constitution pastorale Gaudium et spes, n. 76 § 2 ; cf. n. 42). Mais, dans le même temps, il importe que tous travaillent dans l’intérêt général et pour le bien commun. C’est ainsi que s’exprime aussi le Concile : « La communauté politique et l’Église, quoique à des titres divers, sont au service de la vocation personnelle et sociale des mêmes hommes. Elles exercent d’autant plus efficacement ce service pour le bien de tous qu’elles recherchent davantage entre elles une saine coopération » (Ibid., n. 76 § 3). »

Cette distinction est donc bien autre chose qu’une séparation ou une confusion. Les deux institutions doivent coopérer. Mais cela n’est pas tout. Nous l’avons vu, il est impératif que l’État se réfère à une vérité transcendante. C’est la meilleure garantie contre le totalitarisme et l’arbitraire. C’est déjà la leçon d’Antigone.

Remarquons que quasiment tous les pays du monde, à l’exception de la France et de la Chine, triste compagnonnage, appliquent, peu ou prou, cette conception de la laïcité, sous ce nom ou pas. L’Alliance Royale pense que notre pays gagnerait à ne pas faire exception. En France, la puissance spirituelle traditionnelle est l’Église Catholique. Celle-ci a participé à l’édification de notre nation. Le catholicisme est le substrat sur lequel repose notre culture. C’est encore la religion majoritaire des Français. Si bien que l’Etat doit se référer à la spiritualité catholique comme lui permettant d’agir avec harmonie dans la sphère sociale. Mais l’homme est ainsi fait que cette reconnaissance ne doit pas rester un voeu pieu mais s’accomplir de façon tangible dans ses institutions. Le roi doit donc associer sa couronne à l’Eglise. Par cette consécration, il demeure libre comme chef d’Etat mais reconnaît une réalité transcendante qui inspirera ses actes et ceux des institutions régaliennes. Celles-ci, chargées de la souveraineté et de la cohésion nationales, sont nécessairement inspirées par des principes qui dépassent les pulsions et les pressions du moment et répondent aux aspirations les plus profondes des Français. Bien entendu, cela ne veut pas dire que tous les citoyens devront se soumettre à l’autorité religieuse. Ce serait retomber dans la confusion. Chacun doit rester libre de ses croyances. Mais c’est dans la sphère publique, distincte de la sphère régalienne, que peut s’exercer cette liberté. Mieux que cela et en cela bouclant la boucle, c’est justement parce que l’Etat régalien s’appuie sur une réalité transcendante qu’il ne craint pas la liberté de conscience et peut tolérer les religions dans leur diversité.

Ainsi, l’Alliance Royale, bien que laïque, s’est consacrée dès sa création au Sacré-coeur. Elle demeure le seul parti politique à avoir mené une telle démarche. Mais elle n’est pas pour autant un « parti catholique ». Ce serait d’ailleurs contraire à l’enseignement de l’Église (cf. le texte de Jean-Paul II ci-dessus). Elle accueille d’ailleurs des membres de toutes les confessions, sans leur demander de comptes. Mais par sa consécration, elle a voulu signifier la nécessité de faire collaborer le politique et le religieux.