lundi, février 13, 2006

Schisme ou hérésie ?

Le schisme d’Orient. La papauté et les Églises d’Orient XIe-XIIe siècles, Steven Runciman, Paris, Les Belles Lettres, 2005, 203 p.

La question fait débat depuis longtemps entre catholiques romains et orthodoxes.
Elle n’est pas triviale.
« Un schisme se définit ordinairement comme une faction au sein de l’Eglise , alors qu’une hérésie consiste en une erreur doctrinale » qui affecte la foi et les sacrements.
Au delà des déclarations péremptoires des uns ou des autres, la question n’a jamais été tranchée.
Le serait-elle, d’ailleurs, que le problème resterait entier car au delà du fait resterait la question de l’intention.

L’ouvrage de Steven Runciman (1903-2000) paraît, à l’égard de cette problématique, tout à fait fondamental. Professeur à Cambridge, il fut l’un des plus grands historiens de notre temps. Il est l’auteur d’une magistrale « histoire des croisades » et de nombreux ouvrages sur le monde méditerranéen médiéval.

Soleil d’hiver reviendra à plusieurs reprises, au cours des semaines à venir sur cet ouvrage de lecture facile mais d’une grande densité. Ce n’est pas un traité. 145 pages mais 23 pages de notes et références bibliographiques. De quoi travailler quelques temps.

Il publie aujourd’hui la recension de Jean-Claude Larchet parue sur orthodoxie.com
Ultérieurement, il publiera l’analyse et le résumé de chacun des 8 chapitres de cet ouvrage

Chap. 1 : Avant-propos
Chap. 2 : Michel Keroularios
Chap. 3 : de 1054 à la première croisade
Chap. 4 : Les Eglises et les croisades
Chap. 5 : Diplomatie et polémiques
Chap. 6 : Colères et déchainements populaires
Chap. 7 : La quatrième croisade
Chap. 8 : La date et la nature du schisme

Indispensable à ceux, laïques ou religieux, qui veulent penser l’Unité de l’Eglise.
Il n’a pas seulement vocation à culture générale mais à examen de conscience.

Ce petit livre, publié en anglais en 1955 mais traduit pour la première fois en français, reproduit une série de conférences données à l’Université d’Oxford, où l’auteur se donne pour tâche de raconter, de manière concise et claire, l’histoire de la rupture entre l’Église de Rome et les Églises d’Orient en la replaçant dans son cadre historique.
La thèse principale de l’ouvrage est que la date de 1054, habituellement donnée comme moment de la rupture est quasiment conventionnelle, ne représentant qu’un épisode, parmi beaucoup d’autres, d’une séparation qui en réalité est due à plusieurs facteurs (en particulier politiques) et s’étend sur plusieurs siècles.
Parmi les raisons de la séparation, l’auteur insiste particulièrement sur la façon toute politique et juridique dont la papauté conçut son rôle, et les prétentions de celle-ci à dominer l’ensemble du monde chrétien. « L’Église d’Occident tendait à devenir une structure centralisée sous l’autorité d’un chef autocrate et inspiré d’en haut, un corps dirigé par des administrateurs et des juristes expérimentés, dont la théologie reflétait les ambitions. » Cette tendance trouva son plein épanouissement sous les papes Grégoire VII et Innocent III, et fut fortement encouragée par les empereurs germaniques dans le cadre d’une stratégie de concurrence et de rupture avec l’empire byzantin, mais l’auteur remarque qu’elle était présente depuis longtemps déjà dans l’Église de Rome et qu’ « il y eut dès l’origine une incompatibilité de vues entre l’Est et l’Ouest au sujet de l’autorité ecclésiastique », la constitution de l’Empire byzantin n’ayant jamais accordé à son Église « les droits que les papes se donnèrent » (p. 21).
En dehors de ce facteur politique, différents facteurs relatifs au dogme, aux pratiques liturgiques et à la discipline ecclésiastique, furent aussi des causes de dissension, qui s’établirent progressivement, mais dont on prit conscience surtout lors de certains moments de crise souvent liés à des facteurs politiques.
Le principal élément dogmatique générateur de rupture fut l’introduction, par l’Église de Rome, du Filioque dans le Credo. Celle-ci se fit dans certaines régions (en particulier en Espagne) d’une manière discrète et qui restait dogmatiquement acceptable (parce qu’elle entendait signifier seulement la communauté de nature du Père et du Fils) dès l’époque de la crise arienne. Mais sa généralisation dans l’Église latine, accompagnée d’une justification théologique qui s’éloignait de l’orthodoxie, se fit sous l’influence de la théologie franque, elle-même instrumentalisée par les empereurs germaniques (en particulier Charlemagne) à des fins purement politiques : s’approprier l’autorité que les empereurs de Byzance avaient jusqu’alors sur l’ensemble de l’empire romain, et se servir de la papauté à cet effet. Ce processus remonte au IXe siècle mais s’est poursuivi dans les siècles suivants, car certains papes refusèrent d’être les instruments dociles du pouvoir séculier tout en se voulant fidèles à l’orthodoxie de la foi héritée des Apôtres et des Pères. L’auteur rappelle en particulier la courageuse résistance du pape Léon III qui fit graver sur des plaques d’argent destinées à être fixées sur les murs extérieurs de Saint-Pierre de Rome le Credo sans le Filioque ; il rappelle aussi que dans les églises de Paris, on chanta jusqu’au XIe siècle le Credo sous sa forme originelle et inaltérée (p. 36). Le pape Jean VIII, successeur de Léon III, observa la même attitude que lui, et ce fut « le retour de l’influence allemande à Rome à la fin du Xe siècle qui eut comme conséquence la réapparition du Filioque » qui, sous la pression fut finalement accepté « comme faisant partie de la doctrine officielle ».
Sur le plan des pratiques liturgiques, une cause importante de divergence fut l’introduction par l’Église de Rome de l’usage du pain azyme pour l’eucharistie et, sur le plan de la discipline ecclésiastique, l’imposition, par l’Église latine, du célibat à ses prêtres.
Pourtant selon l’auteur, au début du XIe siècle, on n’avait pas, au sein du peuple chrétien même, l’impression que l’unité de la chrétienté fût rompue ni qu’il existât une volonté de rupture ; seuls les hiérarques avaient pris conscience de l’éloignement qui s’était accompli et des risques de séparation qu’il comportait.
Selon l’auteur, la crise de 1054 donna lieu de part et d’autre à un durcissement des positions (où les deux parties allèrent jusqu’à se faire des reproches sans commune mesure avec la réalité), mais le conflit fut surtout un conflit personnel entre Michel Cérulaire et le légat du pape, Humbert de Moyenmoutier, ce dernier portant la principale responsabilité de la rupture par ses manœuvres à la fois maladroites et agressives. L’épisode passa presque inaperçu à Constantinople, mais fit en Occident l’objet d’une large publicité dans un contexte où la papauté visait plus que jamais à affirmer sa prééminence. Les deux parties se raidirent davantage, mais continuèrent cependant à dialoguer.
La rupture, selon l’auteur, fut consommée par la quatrième croisade (1204) qui, détournée de son but, aboutit au sac de Constantinople (p. 125 sq.). « Le sac de Constantinople par les croisés, écrit Runciman, est l’un des événements les plus tragiques et les plus révoltants de l’histoire. Les Byzantins étaient fiers à juste titre de leur savoir et de leur culture. Ils voyaient maintenant leurs bibliothèques livrées aux flammes, avec tous les manuscrits de l’Antiquité et toutes leurs œuvres d’art du passé ou du présent. Ce que souffrirent dans leur chair les hommes, les femmes et les enfants, les prêtres, les moines et les moniales, fut encore plus horrible. Mais ce qui choqua plus que tout l’Orient dévot fut la profanation des églises. À Sainte-Sophie, des prostituées franques firent résonner le sanctuaire de leurs clameurs et de leurs obscénités. L’une d’elles prit place sur le trône patriarcal, et y reçut pour un instant l’hommage dérisoire des soldats francs occupés à décrocher les tentures de soie, et à briser la grande iconostase et l’autel d’argent. Aucune église ne fut épargnée. Il est impossible de faire une estimation de tout ce qui fut détruit sans autre but que la destruction. Ce qui subsista fut emmené par les vainqueurs » (p. 129). On comprend que « cet événement enracina chez les chrétiens d’Orient une haine profonde et durable du monde latin. Ils n’oublièrent jamais, ni ne pardonnèrent la quatrième croisade. Ce fut alors que le schisme entre les Églises grecque et latine fut définitivement consommé » (ibid.).
Les efforts tentés au XIIIe et au XIVe siècle par certains empereurs byzantins pour se rapprocher de Rome eurent surtout pour cause le besoin d’en recevoir des secours devant la montée du péril turc. Mais les arrangements qu’ils firent furent systématiquement rejetés par le clergé et la population de Byzance qui avaient depuis longtemps déjà rompu avec le monde latin.
Comme le note l’éditeur, « la plupart des auteurs qui ont traité de ce sujet appartiennent au monde latin et, sans mettre en doute leur intégrité, il n’en reste pas moins que Byzance et son Église ont été jugés par défaut. L’ouvrage de Steven Runciman a le grand mérite de l’aborder en toute objectivité et de prendre en compte autant que possible le point de vue des chrétiens d’Orient. »
Jean-Claude Larchet