dimanche, mars 05, 2006

6 mars 2006 (21 février du calendrier julien)
Début du grand carême

Qu'est-ce que le jeûne pour nous, chrétiens ? C'est notre incorporation à cette expérience du Christ lui-même, par laquelle il nous libère de notre entière dépendance envers la nourriture, la matière et le monde.
Jeûner ne signifie qu’une chose : avoir faim, jusqu’à la limite de la condition humaine qui dépend entièrement de la nourriture, et là, ayant faim, découvrir que cette dépendance n’est pas toute la vérité au sujet de l’homme, que la faim elle-même est avant tout un état spirituel et que, finalement, elle est en réalité la FAIM DE DIEU....
Nous avons besoin avant tout d'une préparation spirituelle à cet effort du jeûne. Elle consiste à demander aide à Dieu et à centrer notre jeûne sur Dieu. C'est par amour de Dieu que nous devrons jeûner. Il nous faut redécouvrir notre corps comme temple de la divine présence, retrouver un respect religieux du corps, de la nourriture, du rythme même de la vie.
Père Alexandre Schmemann

Lorsqu'un homme part en voyage, il doit savoir où il va. Ainsi en est-il du Carême. Avant tout, le Carême est un voyage spirituel et sa destination est Pâques, la «Fête des fêtes». C'est la préparation à «l'accomplissement de La Pâque figurative, la vraie révélation». Nous devons donc commencer par essayer de comprendre cette relation entre le Carême et Pâques, car elle révèle quelque chose de très essentiel, de crucial, quant à notre foi et notre vie chrétienne. (...)
Pâques est notre retour annuel à notre propre baptême, tandis que le Carême est notre préparation à ce retour, l'effort lent et soutenu pour, finalement, accomplir notre propre «passage» ou «pâque» dans la nouvelle vie en Christ. (...)
Un voyage. Un pélerinage. Et déjà, en l'entreprenant, dès le premier pas dans la «radieuse tristesse» du Carême, nous apercevons au loin, bien loin, la destination : la joie de Pâques, qui rend radieuse la tristesse du Carême et qui de notre effort du Carême un «printemps spirituel». La nuit peut être sombre et longue ; mais, tout au long du chemin, une aube mystérieuse et lumineuse pointe à l'horizon. «Ne dèçois pas notre attente, ô ami de l'homme !».
Alexandre Schmemann
Extrait du livre : Le Grand Carême. (Série : Spiritualité Orientale, n° 13,éd. Abbaye de Bellefontaine, 1974. pp, 9, 14-15)

Le carême est un temps fort dont nous avons besoin, mais il n'est qu'un temps de rappel par rapport à ce qui devrait être quasiment permanent. II s'agit d'instaurer une autre relation avec ce qui m'entoure. Une relation auto-contrôlée, équilibrée, régulée. Peut-être faut-il s'imposer des périodes, des cycles, et c'est ce que nous propose l'Eglise. Mais ce n'est qu'une pédagogie et cela ne prétend pas à autre chose. Nous sommes supposés rester libres, et la liberté est lourde et difficile. Sinon, le risque est d'aller vers l'intégrisme, au nom d'une pédagogie devenue un but en soi, en manquant de respect à l'autre, en le tuant psychologiquement, si ce n'est physiquement.
La pédagogie divine est inscrite dans l'ancienne Alliance, mais elle n'a d'autre point d'arrivée que la reconnaissance du Christ comme Dieu et homme. L'ascèse est la fidélité au nom et à la personne du Christ comme Dieu et homme.
Reconnaissance qui s'enracine dans l'ascèse du Fils venu dans ce monde, et qui est, fondamentalement, ouverture à l'Esprit.
L'ascèse du Christ s'est développée en deux temps. L'ascèse jeûne de quarante jours dans le désert, après le baptême au Jourdain, qui fonde notre jeûne de quarante jours de Pâques et de Noël. Le second temps est celui de l'ascèse-prière sacerdotale du Christ (Jean, 17), à la fois prière pour les disciples, prière pour ceux qu'il va envoyer dans le monde et prière pour le monde.
L'ascèse-jeûne et l'ascèse-prière, toutes deux précèdent un moment de décision et un moment d'obéissance. Le Christ part au désert avant de commencer sa vie publique par les noces de Cana. Les noces de Cana, c'est pour le Christ l'obéissance à sa Mère, qu'il exprime d'une manière étonnante : " Femme, de quoi te mêles-tu ? ". Pas plus que la cananéenne, Marie ne se laisse impressionner ; elle passe outre et donne un ordre: " Faites ce qu'il vous dira ". Dans cet ordre, il y a à la fois l'abnégation de la Mère, qui représente par définition l'humanité (elle pressent le mystère de son fils) et l'obéissance du Fils.
II y a, semble-t-il, une association entre le jeûne qui a précédé le " lancement " du Christ dans sa mission, pour laquelle il avait une réticence, et d'autre part, la prière ultime, la prière sacerdotale, mais aussi celle de Gethsémanie : " Père, cette coupe peut-elle s'éloigner de moi ? ", puis " Qu'il soit fait selon ta volonté " . Cette prière débouche à son tour sur le pardon ultime, tel que nous le rapporte Luc: " Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ".
Une perspective qui donne un sens à l'ascèse : contribuer à reconstituer notre " humano-divinité ", non pas auto-déification mais re-divinisation en Christ.
Père Jean Gueit