mardi, mars 14, 2006

Européens pas occidentaux !
Par Guillaume Luyt


En visite officielle aux États-Unis, Silvio Berlusconi a déclaré : “ Le Vieux Continent ne peut pas affirmer son identité en s’opposant à l’Amérique. Une conception de l’Europe fondée sur une volonté d’autosuffisance velléitaire serait politiquement dangereuse : il ne peut y avoir deux Occidents. ”
En tant que dirigeant identitaire, Européen de sang, de cœur et de raison, je ne peux que contester les termes de cette affirmation.

Bien sûr que l’Europe peut affirmer son identité en s’opposant aux États-Unis ! Elle le doit même ! Depuis la Grande Guerre, les États-Unis ont pris les rênes de la politique internationale à notre détriment. L’un des leviers utilisés par les Américains pour affaiblir l’Europe a été l’instrumentalisation du principe des nationalités. Diviser pour mieux régner, la méthode n’était pas neuve, elle a pourtant rudement bien fonctionnée entre 1919 et 1939. Le pire, c’est qu’elle est réapparue dès la chute du mur de Berlin au détriment de la Yougoslavie qui, ironie du sort, était elle-même issue de ce fameux (et fumeux ?) principe des nationalités.

Les États-Unis étant, depuis l’écroulement du bloc soviétique, la seule superpuissance planétaire, il est encore plus légitime pour l’Europe, dès lors qu’elle prétend faire entendre sa voix sur la scène internationale, de se positionner par rapport à Washington, donc de revendiquer cette autosuffisance que lui refuse le chef du gouvernement italien. La fin de la Guerre froide - qui, qu’on le veuille ou non, ne laissait à l’Europe qu’un espace limité entre les deux grands arsenaux nucléaires - a créé un appel d’air géopolitique dans lequel la CEE de l’époque a été incapable de s’engouffrer, choisissant au contraire de s’aligner immédiatement sur les positions états-uniennes lors de la première guerre du Golfe puis lors du conflit bosniaque.

Des Etats Unis forts de notre faiblesse
Tout diplomate digne de ce nom sait, depuis l’intervention yankee à Cuba en 1898 contre l’Espagne, qu’aucune guerre livrée sous la bannière étoilée n’est exempte de motivations marchandes. Alors, quand les EU ont prétendu intervenir dans les Balkans sous couvert de justifications démocratico-humanitaires, les dirigeants européens auraient dû comprendre et révéler que celles-ci n’étaient qu’un cache-sexe à leurs ambitions économiques (donc culturelles, la culture n’étant chez eux qu’un secteur industriel). De même auraient-ils dû rappeler aux Américains, sourire en coin et doctrine de Monroe à la main, que la non-ingérence européenne en Amérique du nord et du sud s’accompagnait de la non-intervention américaine en Europe.
Hélas, en refusant de procéder au démantèlement de l’Otan (ou du moins d’en sortir unilatéralement) une fois la menace soviétique disparue, les gouvernements européens ont à la fois conforté l’autorité américaine et nourri ses desseins impérialistes. Le refus par les Européens de débattre de la légitimité de l’Otan - et celui du prétendu “ gaulliste ” Chirac en particulier… - a permis aux Américains de s’empresser d’en étendre le poids et les prérogatives, en particulier en intégrant les pays d’Europe centrale et de l’Est et en pesant pour l’entrée de son allié turc dans l’UE.
Si les gouvernements slaves et baltes sont aujourd’hui le petit doigt sur la couture du pantalon dès que la Maison blanche sonne le rassemblement de ses alliés, c’est bien parce que la faiblesse politique de l’Europe ne leur a pas laissé d’autre choix. Profitant de la méfiance de la plupart de ces pays envers la Russie, Washington n’a fait qu’occuper le rôle de grande puissance protectrice que les instances européennes étaient incapables d’assumer.
Si la Turquie se fait si pressante et arrogante aux portes de l’UE, c’est bien parce qu’elle sait compter sur l’appui total de son maître américain.

L’Europe, un point c’est tout !
Alors aujourd’hui, se réclamer de l’Occident c’est, pour un Européen, accepter la suprématie américaine et refuser de croire au destin plurimillénaire et singulier de l’Europe. Or, s’il est vrai que les ÉU portent dans leurs gênes une partie des valeurs et des vertus de l’Europe, il est tout aussi vrai que ces valeurs et ces vertus ont mal supporté le voyage transatlantique. Le patriotisme est devenu suffisance, la force est devenue violence, la moralité est devenue puritanisme, etc. Oh, nous ne nous faisons pas d’illusions sur la place que tiennent encore ces vertus chez nous, cependant elles demeurent gravées au plus profond de notre civilisation. Alors que dès le premier massacre d’indiens et la construction du premier temple mormon, les Américains ont démontré qu’ils entendaient construire leur société sur d’autres valeurs que les nôtres.
Enfin, quand Berlusconi dit qu’il ne peut y avoir deux Occidents, là encore il se trompe. Car l’Occident existait avant la découverte de l’Amérique. Cet Occident-ci, celui des “ Grands Ducs d’Occident ” que le Bourguignon que je suis ne saurait méconnaître, c’est la Chrétienté ; cet Occident-ci, c’est Rome capitale de l’Empire d’Occident contre Constantinople capitale de l’Empire d’Orient (Note de Soleil d’hiver : Soleil d’hiver, sur cet unique point, ne peut partager l’avis de Guillaume Luyt. Rome et Constantinople ont toujours fait partie de l’héritage européen commun et jamais Constantinople ne s’est posé en ennemi de l’Europe Occidentale alors qu’on peut légitimement prétendre l’inverse. Ce ne sont pas les croisés de Byzance qui ont mis Rome « à sac ». En revanche, Cyrille et Méthode, patrons de l’Europe aux cotés de Benoit sont bien les fils de Constantinople. ) ; cet Occident-ci, c’est l’Europe face au Grand Turc. Cet Occident-ci, c’est un temps de l’histoire de l’Europe ; un moment de notre histoire qu’il peut être utile de rappeler et de célébrer, mais qui ne peut pas nous servir d’étendard. Utiliser le terme aujourd’hui, c’est en effet faire le jeu de l’autre Occident, celui qui prévaut dans l’inconscient collectif, celui que véhiculent les médias et les discours de nos dirigeants sauce Berlusconi.
Or cet Occident-là - qui court d’Ottawa à Wellington et de Londres à Tokyo (mais de moins en moins il est vrai) en passant par Ankara et Tel-Aviv et dont la capitale est Washington - n’est définitivement pas le nôtre, car il se construit et s’organise contre l’Europe. Oh bien sûr pas directement, mais insidieusement : en rognant sur nos prérogatives politiques, en corrompant nos valeurs spirituelles, en étouffant notre économie, en parodiant nos formes d’expression culturelle.

Fidèles à notre sang et à notre héritage, conscients de la crise que nous affrontons, acceptant notre destin y compris dans sa dimension tragique mais refusant toute fatalité (attitude propre à l’Européen), nous croyons qu’entre l’impérialisme yankee et l’impérialisme musulman, il y a la place pour un espace de paix, de solidarité, de justice et de prospérité. Cet espace qui s’étend de l’Atlantique à l’Oural, de Dublin à Kiev et de Lisbonne à Saint-Pétersbourg ; cet espace au sein duquel les lois de la politique ont été définies, le droit codifié et les arts et lettres magnifiés ; cet espace où les hommes ont sans cesse tourner leurs regards vers les Cieux ; cet espace a un nom, et ce n’est pas l’Occident. C’est l’Europe.

Européens nous sommes. Européens nous vivrons. Européens nous mourrons.