mardi, mars 07, 2006

Pour un fédéralisme dans le cadre français

Une chose paraît certaine, pour la naissance d’une Europe politique puissante et enracinée, tout comme pour la renaissance de nos libertés régionales, c’est la disparition de l’Etat français actuel, de l’état français unitaire, et son remplacement par un Etat fédéral qui est nécessaire. « Après l’écroulement de notre civilisation, écrivait Simone Weil , de deux choses l’une : ou elle périra toute entière, comme les civilisations antiques, ou elle s’adaptera à un monde décentralisé. Il dépend de nous, non pas de briser la centralisation, car elle fait automatiquement boule de neige jusqu’à la catastrophe, mais de préparer l’avenir ». L’avenir me semble être l’établissement de cette France fédérale.

Frédéric Misral écrivait en 1892 dans son journal l’Aïoli : « Nous en avons assez de nous taire sur nos intentions fédéralistes quand les centralisateurs parisiens nous attaquent par cette mauvaise accusation de séparatiste. Nous réclamons la liberté des communes, qu’elles deviennent maîtresses de leurs employés et de leurs fonctions essentielles et qu’elles puissent renvoyer chez eux ces roitelets qu’on appelle sous-préfets… Nous voulons libérer de leur cage départementale les âmes des provinces… Quelques braves gens ont poussé des cris stridents, comme des chats qu’on va châtrer ! Croyez-vous peut-être que nous voudrions déchirer les trois couleurs ? Ou faire des trous à l’unité française ? Qu’est ce que le fédéralisme ? Je ne peux mieux le définir qu’en disant qu’il est le contraire du séparatisme ! »

Disons le clairement, le projet fédéral consiste à « corporer » la nation qui se « décorpore » dans la mesure où les assemblée régionales et les corps intermédiaires perdent le pouvoir d’assumer les problèmes qui les concernent. Vous reconnaîtrez en cela ce que l’Eglise nomme le principe de subsidiarité. Dans l’application de ce principe, nous ne voulons absolument pas faire l’Europe des régions puisqu’il n’est nullement question de faire l’impasse sur la Nation.

Pour Proudhon, « La France ne renaîtra que de ces fragments.». En voici une projection possible, élaborée par Maurice Jaillet en 1962 dans les Cahiers de l’ordre français : « Pour que l’image du pays réel soit aussi exacte que possible, il importe que la représentation épouse en quelque sorte les diversités qu’offre la structure historique, géographique et économique de la France ; en d’autres termes, chaque province doit avoir sa propre représentation, exposant aussi fidèlement que possible, les aspects multiples des caractères qui lui sont propres. Quant à la représentation nationale, elle sera une association de ces représentations provinciales collaborant avec le pouvoir souverain. »

Le fédéralisme n’est qu’un outil alors que certains l'imaginent comme un dogme aux conséquences irréversibles. Le terme irréversible est d’ailleurs entré dans le vocabulaire progressiste, comme si l’histoire n’avait que le sens de son utopie. Le fédéralisme est une méthode qui vise, entre autres, à produire un effet de synergie à partir des personnes ou des groupes qu’il rassemble. C’est un procédé rationnel qui tend à solidariser des sujets, homme ou organisme, dans un but déterminé. Il doit donc s’appliquer suivant l’état et l’intention des sujets. Plus les sujets sont dépendants, plus ils on intérêt à se fédérer pour échapper, par la force de l’ensemble, à leurs handicaps particuliers. Cela n’implique nullement la fusion des sujets, mais seulement leur discipline. C’est ce souci du particularisme à conserver dans l’ensemble qui rapproche, sur le plan technique, le fédéralisme du personnalisme sur le plan philosophique.

Une des caractéristiques des nations c’est de tendre à l’autosuffisance pour accroître leur indépendance. La diversité des productions favorise naturellement la France. Les nations autosuffisantes sont, bien sûr, moins que les autres, soumises à la nécessité d’apports extérieurs. Leur besoin fédératif n’est donc pas impérieux, mais il existe dans des domaines précis, comme la recherche, l’écologie, l’aide humanitaire, la défense. Ce fédéralisme limité se réfère à l’organisation qu’on appelle confédérale pour la distinguer des fédérations plus organiques que constituent les nations. L’organisation confédérale prend en charge les projets que les nations seules ne pourraient assumer. En fait, elle n’est qu’une coopération institutionnelle. Il faut donc éviter de parler de transfert de souveraineté et préférer le terme de délégation de pouvoir, celle-ci toujours soumise à l’approbation des populations nationales, pouvant donc être dénoncée en cas de besoin.

Mais avant d’aborder la question de l’Europe, la question du fédéralisme français paraît se poser en priorité. En 1991, le synode des évêques proclamait que les différences nationales doivent être maintenues et cultivées, « comme le fondement de la solidarité européenne », cela est tout aussi vrai pour nos différences territoriales qui, déjà du temps des gaulois, constituaient des pagus particuliers. C’est ce qui en reste sous des noms divers qui continuent à faire la charmante diversité et la solidarité de la nation française.

Cette belle phrase en provençale, découverte sur un monument aux morts en Provence, me paraît résumer avec grâce, l’intelligence et la parcimonie de nos propos : « J’aime mon village plus que ton village, ma province plus que ta province et la France par-dessus tout ». Il manque certes la vision européenne, mais nous excuserons ce poète anonyme sortant tout droit des tranchées de 14-18. Cent ans après, les rancunes et les haines apaisées, la phrase peut être corrigée par nous, jeunes camarades de l’Europe nouvelle qui souhaitons tirer les leçons des erreurs de nos anciens : « J’aime mon village plus que ton village, ma région plus que ta région, ma patrie plus que ta patrie et la civilisation européenne plus que tout. »
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