lundi, mars 27, 2006

Sœur prodigue (3)
Réflexions d'un fils de l'église romaine

Quelles sont donc ces doctrines contraires à la Foi qui feraient que l’église catholique romaine est hérétique ?

La plus emblématique est sûrement la doctrine du Filioque.
Des bibliothèques ont été écrites sur le sujet. D’autres le seront surement. Vouloir en faire un résumé relèverait de la plus grande prétention.
En bref, subrepticement, sur cinq siècles environ, s’est glissée, dans le Symbole de Nicée Constantinople, l’affirmation ajoutée que le « Saint Esprit procède du Père ET DU FILS ».
Il semblerait que cela ait commencé en Espagne, sur une base augustinienne, pour lutter contre l’arianisme wisigoth.
L'emploi le plus ancien de l'expression « Filioque » dans le contexte du Credo est la profession de foi formulée pour le roi wisigoth Reccarède au Concile local de Tolède en 589. Ce Concile régional a anathématisé ceux qui n'acceptaient pas les décrets des quatre premiers Conciles œcuméniques (canon 11), et ceux qui ne confessaient pas que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils (canon 3). Il semble que les évêques espagnols et le roi Reccarède croyaient à ce moment que l'équivalent du Filioque en grec faisait partie du Credo primitif de Constantinople, et apparemment ils comprenaient que le Filioque s'opposait à l'arianisme en affirmant la relation intime entre le Père et le Fils. Déclaration commune de la Commission théologique orthodoxe-catholique d'Amérique du Nord

De fait, une lettre de Théophylacte, évèque d’Ochrid, en 1090, accrédite cette mauvaise et involontaire compréhension du texte grec.
Il dit que « Procedere est le seul mot dont dispose les latins pour traduire les quatre mots grecs Ekporeuesthai, Keitai, Diadidosthai et Proballein »
De là, le filioque gagne progressivement le reste de l’Occident surtout sous l’influence de la théologie carolingienne qui finit par l’imposer à Rome malgré la courageuse résistance de papes comme Léon III et Jean VIII.
L’insistance du pouvoir carolingien à intervenir dans la sphère religieuse mériterait surement de plus amples développements et pourrait révéler des intentions purement politiques comme la volonté délibérée d’entrainer, par voie de schisme, la rupture avec la partie survivante et donc légitime de l’Empire.
En dehors des deux papes cités plus haut, les résistances furent nombreuses. : « Milan, Paris, la Provence, la Hongrie … Pour l’Irlande, il fallut même organiser en 1155 une croisade confiée au roi d’Angleterre (bulle Laudabiliter) »
« On peut dire qu'à la fin du XIIe siècle, tout l'Occident est devenu officiellement papiste, officiellement filioquiste, officiellement azymite … officiellement, parce qu'il y a toujours eu une grande partie des populations pour refuser cette triple doctrine: il y a eu des orthodoxes en Italie jusqu'au XIVe siècle, et partout, il y a eu des dissidences d'autres natures … »

En quoi le Filioque est-il contraire à la doctrine de l’Eglise ?
Répondre à cette question réclamerait de très longs développements sans commune mesure avec les prétentions théologiques de Soleil d’Hiver.
L'idée que l'Esprit procède « du Père par le Fils » est soutenue par un certain nombre de théologiens latins anciens, comme faisant partie de leur insistance sur l'unité des trois Personnes dans l'unique Mystère divin (par ex. Tertullien, Adversus Praxean 4 et 5).
Hilaire de Poitiers au milieu du IVe siècle parle de l'Esprit à la fois comme étant simplement « du Père » (De Trinitate 12, 56), et comme « ayant le Père et le Fils comme source » (ibid. 2, 29). Dans un autre passage, Hilaire fait référence aux paroles de Jésus « Tout ce que le Père a est à moi ; c'est pourquoi j'ai dit que (l'Esprit) prendra de ce qui est à moi et vous l'annoncera » (Jn 16, 15), et se demande si « recevoir du Fils est la même chose que procéder du Père » (ibid. 8, 20). Ambroise de Milan, écrivant dans les années 380, soutient ouvertement que l'Esprit « procède du (procedit a) Père et du Fils » sans être jamais séparé de l'un et de l'autre (Du Saint-Esprit 1, 11, 20). Mais aucun de ces écrivains ne consacre une réflexion explicite au mode de l'origine de l'Esprit. Tous sont plutôt préoccupés à souligner l'égalité de dignité des trois Personnes divines comme Dieu, et tous reconnaissent que le Père seul est la source de l'être éternel de Dieu.

De leur coté, les Byzantins, occupés par luttes internes avec le monothélisme et l'iconoclasme et par la montée de l'Islam, étaient très peu au courant des différents développements en Occident concernant le Filioque entre les VIe et IXe siècles.
Mais leur intérêt pour le Filioque se fit plus grand au milieu du IXe siècle, lorsqu'il se joignit aux querelles de juridiction entre Rome et Constantinople, et aux rapports sur les activités des missionnaires francs en Bulgarie. Quand les missionnaires byzantins furent expulsés de Bulgarie par le roi Boris sous influence occidentale, ils rentrèrent à Constantinople et rapportèrent des informations sur les pratiques occidentales dont la récitation du Credo avec le Filioque faisait partie. Le Patriarche Photios de Constantinople adressa en 867 une encyclique sévère aux autres patriarches orientaux, dans laquelle il présenta ses commentaires sur la crise politique et ecclésiastique en Bulgarie et sur les tensions entre Rome et Constantinople. Dans cette lutte, il dénonçait les missionnaires occidentaux en Bulgarie et critiquait les pratiques liturgiques occidentales.
De façon très significative le patriarche Photios appelait l'addition du Filioque un blasphème et présentait une argumentation théologique circonstanciée contre la vision de la Trinité qu'il croyait qu'elle représentait. L'opposition de Photios s'appuyait sur sa vision que le Filioque implique deux causes dans la Trinité et qu'il diminue la monarchie du Père. Ainsi lui semblait-il que le Filioque obscurcissait le caractère distinctif de chaque Personne de la Trinité, et confondait leurs relations. Source

On le voit, l’église latine et l’église orthodoxe ont leurs arguments et à bien des égards, le débat est aussi d’ordre linguistique.

Là où, en revanche, il est indiscutable que l’ajout du Filioque par les latins n’est pas recevable, c’est qu’il le fut de façon unilatérale, c’est à dire en dehors d’un concile œcuménique. D’ailleurs, dans sa lettre de 867, Photios demanda la tenue d'un concile œcuménique qui pourrait résoudre la question de l'interpolation du Filioque et éclairer ses fondements théologiques.
Mais une longue période de troubles et de rivalité au sein du patriarchat de Constantinople survint.
Un Concile fut tenu à Constantinople en 879-880 en présence des représentants de Rome et des autres patriarches orientaux. Ce Concile, que certains théologiens orthodoxes modernes tiennent pour œcuménique, confirma le caractère œcuménique du Concile de 787 et ses décisions contre l'iconoclasme. Aucune discussion approfondie n'eût lieu sur le Filioque, qui ne faisait pas encore partie du Credo professé à Rome, et le Concile ne fit aucune déclaration sur sa justification théologique.
Mais le Concile reconfirma formellement le texte original du Credo de 381, sans le Filioque, et anathématisa quiconque composerait une autre confession de foi, tout comme l’avait déjà fait le Concile d’Ephèse (431) :

canon 7 : le saint concile a décidé qu'il ne sera pas permis de produire en public, d'écrire ou de composer un symbole de foi autre que celui défini par les saints pères réunis à Nicée sous la conduite du saint Esprit. Ceux qui oseront composer un autre symbole, le répandre, ou le présenter à ceux qui veulent se convertir et reconnaître la vérité, venant du paganisme, du judaïsme ou de n'importe quelle hérésie, ceux-là, s'ils sont évêques ou clercs, seront dépouillés, les évêques de l'épiscopat et les clercs de la cléricature; s'il sont laïcs, ils seront anathématisés.

Pour ne s’en tenir qu’à ces trois conciles (Nicée 381, Ephèse 431 et Constantinople 879), la « voix de l’Eglise » a tranché de façon nette et la conclusion s’impose : Quelles qu’en soient les intentions, le Filioque est bien hérétique.


A suivre