vendredi, mars 17, 2006

Un hiver œcuménique
par le hiéromoine Alexandre (Siniakov)

Le hiéromoine Alexandre (Siniakov), membre de la Représentation de l’Eglise russe auprès des institutions européennes à Bruxelles, a publié, mardi 14 mars, un texte, intitulé « Un hiver œcuménique » dans le quotidien La libre Belgique reproduit, avec son autorisation, sur orthodoxie.com

Dans les années 70, la possibilité de la communion eucharistique entre les Eglises orthodoxe et catholique semblait un horizon possible. Mais alors, que s'est-il donc passé ?
L'importance de l'unité des chrétiens n'est certes pas à démontrer. Nombreuses sont les paroles du Seigneur, dans l'Evangile, qui prescrivent aux disciples de rester unis. Les efforts entrepris depuis le siècle dernier, et nombre d'initiatives plus récentes, témoignent d'un désir certain de surpasser nos divisions actuelles. Notamment entre orthodoxes et catholiques romains. Ce que vient précisément de rappeler la semaine annuelle de prière pour l'Unité. Il n'empêche que, dans la vie quotidienne, et en tant que serviteur de l'Eglise orthodoxe russe, je constate certains obstacles qui entravent le chemin de l'unité. Ce qui m'incite à proposer quelques remèdes susceptibles de nous aider à «respirer à deux poumons», occidental et oriental, selon la si belle formule du pape Jean-Paul II.

Depuis une quinzaine d'années, c'est du côté orthodoxe, et en particulier de l'Eglise russe, que semblent venir les entraves au dialogue entre nos Eglises. En effet, tout en manifestant un renouveau apparent, mon Eglise, la plus importante de la grande famille orthodoxe, semble participer de ce mouvement identitaire qui, un peu partout, est comme l'envers de la mondialisation. Les déclarations officielles ne parlent plus que du prosélytisme catholique. Tout comme dix siècles auparavant, les Eglises de Rome et de Constantinople s'accusaient mutuellement d'envoyer des missionnaires sur des terres revendiquées par chacune d'elles. Selon un paradoxe qui peut paraître étrange, la terre de la sainte Russie restera une des rares que le pape Jean-Paul II n'a pas foulée au cours de son long pontificat.

Pourtant, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l'Eglise de Russie ne fut-elle pas la championne de l'unité des chrétiens ? En effet, on enseignait dans les séminaires la théologie comparée. De même a-t-elle à son actif la réalisation de la première traduction œcuménique de la Bible. C'est encore l'Eglise orthodoxe russe qui allait entamer le dialogue avec l'Eglise anglicane, et créer en 1917, 50 ans avant Vatican II, une commission pour la promotion de l'unité des chrétiens. On peut donc affirmer que l'Eglise russe a été en avance d'un demi-siècle sur d'autres Eglises, dans la recherche de la paix ecclésiale et de l'unité des chrétiens. Située entre l'Orient et l'Occident, celle qui avait engendré la Trinité de Roublev pouvait paraître prédestinée à l'œuvre de l'unité. Et donc à celle de la réconciliation chrétienne. Entendue comme une véritable unité dans la diversité des rites et des traditions, et non pas comme une absorption d'une Eglise par une autre.

Plus récemment, dans les années 70, le métropolite Nicodème de Leningrad incarnait encore cet esprit œcuménique. Il ne s'agissait pas seulement de ce que l'on appelait «un œcuménisme du goulag», mais bien une aspiration à rendre visible l'unité de l'Eglise dont il se plaisait à répéter que les murs ne montaient pas jusqu'au ciel. La possibilité de la communion eucharistique entre les Eglises orthodoxe et catholique semblait un horizon possible. Mais alors, que s'est-il donc passé?

Il y a d'abord le poids de l'histoire récente. L'Eglise russe n'a pas fini de panser les blessures causées par une idéologie qui, pour nombre de croyants russes, s'enracine dans la pensée occidentale. S'y ajoutent les facteurs psychologiques. Beaucoup de mes compatriotes, désorientés depuis la chute du régime, retrouvent aujourd'hui dans la foi une identité qu'ils affirment souvent contre les autres. Une sorte de processus de restauration nationale et religieuse que d'autres pays européens, tel la France, ont connu en leur temps. De plus, sur le plan institutionnel, c'est la première fois dans son histoire que l'Eglise de Russie est libre de toute tutelle. Il n'y a plus d'empereur, il n'y a plus de parti. Par ailleurs, le régime actuel est tout aussi jeune et fragile que l'orthodoxie renaissante. Comme le reconnaît le patriarche Alexis lui-même, l'orthodoxie russe n'a pas encore la maturité intellectuelle et spirituelle pour être capable d'affronter le monde actuel. Dès lors, elle attend des autres Eglises patience et compréhension. Souhaitant également, sans pour autant le dire, être traitée comme une sœur, certes cadette, mais aimée et aidée.

Mais dès lors, que faire ? L'œcuménisme officiel connaît une crise sans précédent, qui se vérifie dans toutes les Eglises. Peut-être est-il devenu par trop officiel, l'affaire de spécialistes, de commissions, ou réservé à quelques diplomates. Même en Belgique, n'est-elle pas loin l'époque où les pionniers de l'œcuménisme remplissaient chaque semaine salles et églises de chrétiens enthousiastes de la perspective d'un retour à l'unité, selon le souhait même du Christ: «Qu'ils soient un.» Sans doute nous faut-il retrouver cet esprit des premiers temps de l'œcuménisme, tout simplement, sous la forme de l'amitié chrétienne. Aimer l'autre de façon vraiment désintéressée. Apprendre à connaître ses traditions, partager dans l'égalité ses joies et ses soucis. Et cela, par des moyens aussi simples que la promotion de jumelage de couvents, de paroisses, de chorales, de monastères, par l'organisation de concerts et de voyages œcuméniques, en favorisant l'accès de jeunes séminaristes orthodoxes aux écoles théologiques occidentales. Ou, réciproquement, en envoyant des religieux occidentaux à la découverte de l'orthodoxie dans les pays qui s'en réclament. Autant de moyens très humains, qui peuvent patiemment préparer et amorcer l'authentique unité que seul le Christ peut, en définitive, réaliser.