mercredi, avril 26, 2006

Anne de Kiev
La première histoire d'amour franco-russe

Il existe assez peu de documents sur Anne de Kiev.
Mais de ce "peu" Jacqueline Dauxois écrit une "geste" poétique à laquelle on ne demande qu'à croire.
Quand le coeur remplace les parchemins ...

C’était pendant l’apocalyptique début du XIème siècle.
L’enfance de Henri 1er , fils de Robert le pieux et petit-fils d’Hugues Capet, est celle de « Vipère au poing ». Détesté par sa mère Constance d’Arles, il doit à Robert de Normandie le salut de son trone menacé par sa mère et les grands feudataires du royaume.
Désabusé par les trente ans de la vie conjugale infernale de ses parents, Henri 1er, déjà veuf de deux reines-enfants, vieillit sans espérance de mariage et de descendance.
Tous les rois d’Europe sont mariés, pour nombre d’entre eux avec les filles du Grand Prince de Kiev, Iaroslav le sage, surnommé pour cela le « beau-père de l’Europe ».
Seule lui reste une fille, la plus belle et la plus accomplie des princesses, Anne.
Kiev, la mère des villes russes, la ville aux 400 églises, est alors la seconde ville, après constantinople, de l’Orient chrétien.
C’est un polonais, moine clunisien devenu roi de Pologne sous le nom de Casimir, qui s’avise de ces deux cœurs isolés et sera à l’origine d’une union dont naitront les rois de Frances pour les sept siècles à venir.
Anne est une jeune fille passionnée. Cavalière accomplie, fière de ses origines Viking, elle est obsédée par les moyens de parvenir à la sainteté.
Tous ses frères ainés sont mariés ou promis.
En principe, c’est son tour.
Pourtant, lorsque le roi André 1er de Hongrie demande à Yaroslav l’une de ses filles, c’est Anastasia, contre l’ordre de naissance, qui lui est accordée.
Anne se retrouve fille unique et tous les rois d’Europe sont mariés, ce qui ne peut que réjouir les boyards, ces fiers descendants des guerriers de Rurik, qui se voient seuls prétendants.

Un beau jour, une délégation franque s’annonça à Kiev.
Pauvre délégation en vérité. Quelques cavaliers francs, conduits par un jeune évèque, Monseigneur de Chalon. Ils avaient beau monter d’énormes chevaux (au regard des petits chevaux russes), la délégation ne payait pas de mine aux yeux d’une princesse habituée aux fastes de la cour de Kiev.
Que très vite, elle ait été informée qu’il s’agissait ni plus ni moins que lui demander sa main, au nom du roi d’un petit royaume sortant tout juste de la barbarie, c’est peu dire que cela ne déclenchat pas son enthousiasme, ni celui d’Irina sa mère.
Elle savait bien que la religion des Francs comportait quelques bizarreries, décrites avec gène par Monseigneur de Chalon Mais ce n’était pas cela qui la troublait. Déjà, dans la famille on avait épousé des "latins".
Son hésitation tenait à la perspective de quitter les siens pour un minuscule royaume dont elle ne savait rien et dont confusément, elle sentait bien qu’on lui en parlait en l’enjolivant.
Monseigneur de Chalon était bien embêté. Il sentait que le but de son ambassade lui échappait.
Un jour, il passa aux aveux. Oui, le royaume des francs est un minuscule royaume. Oui, il est pauvre et sort de deux cents ans d’anarchie. Mais sur un point au moins, il dépasse tous les autres. Il est de la plus ancienne noblesse chrétienne. La première église d’Occident fut fondée à Lyon en 177 et Clovis fut baptisé 500 ans avant Vladimir, l’ancêtre d’Anne. Enfin, Henri est veuf, solitaire, sans descendance. Sans elle, c’est un roi mort.
Anne, quelques jours après, donna son accord. Par elle, « le sang de Rurik, d’Olga, d’Anna, la princesse porphyrogénète, celui de Vladimir le Grand et d’Irina de Suède irriguera les veines des descendants d’Hugues Capet. »

Reste maintenant, à offrir Anne à son nouveau peuple.
Cette fois, Henri ne lésine pas sur sa nouvelle ambassade.
Des remparts de Kiev, la colonne franque s’étend jusqu’à l’horizon. Prêtres, évèques, barons en armures rutilantes, charrois lourdement chargés. La flamme de France claque au vent de la steppe.
Les dons rassemblent tout ce que l’occident chrétien peut produire de plus beau. Pour Anne, « un cheval de chasse, blanc comme neige, un palefroi noir harnaché d’une selle d’ivoire, un petit destrier rouge aux rênes de soie et pour son bagage des chevaux herculéens attelés par deux, quatre ou six. »
« La mesnie du roi se mèle la droujina du Grand Prince, Russes et Francs font connaissance le plus joyeusement du monde »
Mais Anne sent dans son cœur la douleur de la séparation. De sa famille, de sa terre, de son peuple. « Mais un autre peuple l’attend, qu’elle est prête à aimer, qui lui donnera son amour »
Par égard pour sa tristesse, Monseigneur de Chalon propose à Anne que chacun gagne la France par le chemin de son choix.
Pour Anne, ce sera le chemin des Varègues qui passe par Novgorod , le lac Ladoga, la Baltique, jusqu’à Montreuil sur mer, domaine de son fiancé.
Le voyage durera plusieurs mois et Anne emmène dans ses bagages tout ce que la Russie produit de richesses. Elle est escortée de nombreux chevaliers francs et de boyards, de Monseigneur de Chalon, du géant Gosselin de Chauny , qui, depuis leur première rencontre, n’ose plus lever les yeux sur elle, de Monseigneur Gautier de Meaux, dit Gautier Savoir, petit prélat sec et gris mais rayonnant de foi et de science et auprés duquel Anne accomplira la partie initiatique de son voyage.
Auprés d’eux, en effet, elle apprendra tout, de son futur royaume, d’Henri, de sa filiation, de Clovis dont elle s’étonne qu’on en ait pas fait un saint, comme son ancêtre Vladimir, toute cette histoire d’amour mais aussi de cruautés et de souffrances. Parfois, Anne se demande si elle n’a pas présumé de ses forces. Parfois l’impatience la gagne de trouver « son » royaume et ce roi malheureux qu’elle aime déjà.
Vint le jour où la colonne franco-russe franchit une dernière colline derrière laquelle une verte étendue s’offre au regard. Au fond, un petit village, un clocher, un beau château-fort. Anne descend de son cheval, s’agenouille, écarte l’herbe de ses mains et baise la terre de France, tandis que Monseigneur de Chalon, s’agenouille devant elle et prononce « Vive la Reine ». « Longue vie » répondent les russes.

Anne rejoint Henri à Reims, la veille du 19 mai 1051 , jour de la Pentecôte, de leur mariage et de leur couronnement.
La ville a attiré tout ce que la Chétienté compte d’éminents prélats, de grands feudataires, d’ambassadeurs et tout ce petit peuple qui couche à la belle étoile et se réjouit de ce qu’il perçoit comme le nouveau printemps du royaume.
Henri loge au palais archiépiscopal. C’est là que Anne le rencontra. La salle est pleine à craquer, médusée par la beauté de celle qui s’avance lentement vers Henri et s’agenouille devant lui. Dans un silence éberlué, Henri s’approche, saisit les deux mains d’anne et s’agenouille à son tour.
Les cérémonies du mariage et du couronnement se déroulent pour Anne dans un brouillard doré d ‘émotion mystique. Quand la couronne de France se pose sur son front, Anne de Kiev se sent mourir et dans le même temps, ressucite en Anne de France.
Le soir venu, c’est elle qui par son amour ressucite Henri, ce roi brisé.
Les fêtes durent une fatiguante semaine pendant laquelle russes et francs se mèlent joyeusement au point de ne plus former qu’une communauté où chacun se sent un peu l’autre.
Mais les devoirs du royaume rappellent le roi à Paris que Anne s’imaginait comme un petit Kiev et qu’elle découvre si pauvre, si sale et délabré et où pour tout palais royal se dresse un sévère et froid château-fort sur une ile au milieu de la Seine qui paraît si étroite à Anne.
Henri, à son tour lui raconte le triste état de son royaume et le danger permanent représenté par les grands feudataires toujours prêts à déchirer le domaine royal.
Anne est confiée à la protection du grand Gosselin de Chauny.

A suivre