lundi, avril 17, 2006

Etapes d'un pélerinage (1)
Première formation.

par l'Archimandrite Placide (Deseille)


C’est avec une immense reconnaissance que je pense à tous ceux qui ont contribué à mon éducation humaine et spirituelle. Je fus formé, au sein de ma famille, à l’école de la grande tradition liturgique et patristique de l’Église. Ma grand-mère et mes deux tantes paternelles, qui exercèrent sur moi une profonde influence, avaient pour livre de chevet le « Livre de la Prière antique» de Dom Cabrol, et l’« Année liturgique» de Dom Guéranger, qui contient tant d’admirables textes des anciennes liturgies d’Occident et d’Orient.
Ces trois femmes, animées d’une foi robuste et d’une profonde piété, avaient horreur des dévotions sentimentales, et elles surent me donner très tôt le sens et le goût des richesses de la Tradition. Elles aimaient aussi la vie monastique, les œuvres de Dom Marmion; et les grandes abbayes de Beuron, de Maredsous et de Solesmes (1) étaient les hauts-lieux de leur christianisme. Au collège, mes éducateurs jésuites - des hommes de prière, d’une grande noblesse de cœur et d’intelligence - éveillèrent en moi l’amour de l’Antiquité classique, du Moyen Age chevaleresque, du XVIIe siècle français aussi. Mais ils ne contrarièrent en rien l’influence de mon milieu familial.
Je devais avoir une douzaine d’années quand je lus dans une revue déjà ancienne un article, illustré de photographies évocatrices, sur les monastères des Météores, en Thessalie. Cette lecture me laissa une impression profonde, et je pressentis qu’il existait en ces lieux une tradition encore plus vénérable, encore plus authentique que celle des grandes abbayes bénédictines contemporaines dont me parlait ma grand-mère. J’aurais aimé être moine au Grand Météore, - mais c’était là, évidemment, un souhait irréalisable, et je n’imaginais même pas qu’on pût un jour m’accepter dans un monastère catholique, tellement le genre de vie qu’on y menait me paraissait sublime et inaccessible pour moi. J’envisageais un autre avenir.
La guerre de 1939 et l’occupation allemande changèrent brutalement tout le cadre de mon existence antérieure. L’occasion me fut donnée de fréquenter l’abbaye de Wisques, dans le Pas-de-Calais. J’y fis la connaissance d’un moine admirable, Dom Pierre Doyère, ancien officier de marine entré dans ce monastère dont il devait ensuite devenir prieur. Je lui suis toujours resté très attaché, ainsi qu’au Père Abbé, Dom Augustin Savaton. Quinze ans plus tard, je devais être amené à collaborer avec Dom Doyère à l’édition, pour la collection « Sources chrétiennes », des œuvres de Ste Gertrude d’Helfta, la grande mystique bénédictine du XIVe siècle.
La figure de St François d’Assise et de ses premiers compagnons, découverte à travers les œuvres de Jœrgensen (2) et les Fioretti (3), m’enthousiasmait, mais le franciscanisme plus tardif ne m’attirait pas. Je visitai quelques abbayes bénédictines, Solesmes notamment, où je revins souvent dans la suite et qui resta pour moi, à côté de la Trappe, comme une seconde patrie spirituelle. Mais la vie bénédictine, qui me séduisait par son enracinement traditionnel, ne satisfaisait pas en moi un certain besoin d’absolu, un goût pour une sorte de rudesse de l’existence et de primitivisme évangélique, qui trouvaient comme leur symbole dans les ermitages franciscains d’Ombrie et les monastères des Météores.

(1) Beuron, Maredsous, Solesmes: monastères bénédictins (c’est-à-dire suivant la Règle de St Benoît) situés le premier en Allemagne, le second en Belgique, le troisième en France; ils contribuèrent beaucoup, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, au renouveau liturgique et patristique de l’Église romaine. Dom Marmion (1858-1923), abbé de Maredsous, publia de très solides ouvrages de spiritualité, fondés principalement sur la doctrine de St Paul, et exerça ainsi une profonde influence.
(2) Joannes Jœrgensen: auteur danois qui publia en 1909 une excellente Vie de François d’Assise.
(3) Fioretti ( Petites fleurs de St François ) sont un recueil composé dans les ermitages d’Ombrie, qui raconte avec une grande fraîcheur la vie de François d’Assise et de ses premiers compagnons.

Suite le jeudi 20 avril