jeudi, avril 20, 2006

Etapes d'un pélerinage (2)
I. Vie cistercienne (1942-1966)

par l'Archimandrite Placide (Deseille)


L’abbaye de Bellefontaine.

En juillet 1942, des circonstances providentielles m’amenèrent à faire un bref séjour à l’Abbaye cistercienne de Bellefontaine, en Anjou (4). Dérogeant assez étrangement à son habitude d’éprouver longuement les vocations, le Père Abbé me demanda presque brutalement, au terme de notre premier entretien: « Quand voulez-vous entrer? » Je fus reçu comme postulant au mois de septembre suivant. J’avais alors seize ans. Les cisterciens trappistes suivaient la règle de St Benoît, comme les bénédictins, mais leur vie avait un cachet de simplicité et d’austérité plus marqué. Je me sentais, à la Trappe, plus près des sources vives du monachisme, plus près de l’Évangile tel que les Pères du désert avaient voulu le traduire dans leur vie.
L’àbbé du monastère, Dom Gabriel Sortais, était un homme de grande foi et de prière. N’avait-il pas un jour arrêté un incendie en y jetant son chapelet? Énergique et bon, rigoureux dans son ascèse et sachant se montrer exigeant envers les autres, il s’appliquait, à l’exemple de St Bernard de Clairvaux, à se montrer « père et mère »pour ses moines. Je ne pense pas qu’il ait beaucoup lu les Pères de l’Église. Mais il était très attaché à la tradition monastique, et c’est à travers les observances et la pratique concrète de la Règle qu’il rejoignait l’esprit des anciens Pères.

A l’école des Pères de l’Église et de la tradition spirituelle.
Le Père Abbé me confia, pour ma formation, au Maître des novices, le Père Émile, un jeune moine qui, lui, s’était pénétré de l’enseignement de St Cassien et qui donnait à ses novices l’intelligence de la Règle de St Benoît en la leur commentant à partir de ses sources, les Pères du désert, St Pacôme et St Bas ile. Un peu plus tard, je devais lire les écrits de St Dorothée de Gaza et de St Jean Climaque, qui avaient été, à l’époque de sa conversion, les principales sources d’inspiration de l’Abbé de Rancé, le grand réformateur de la Trappe au XVIIe siècle. Durant ces années de formation, je fréquentai assidûment les auteurs cisterciens du XIIe siècle, qui conjuguaient harmonieusement la tradition spirituelle augustinienne avec un origénisme purifié et décanté par St Grégoire de Nysse et St Maxime le Confesseur. Mais j’aimais aussi les enseignements de Jean de la Croix (5), de l’École française du XVIIe siècle, où se retrouve quelque chose du grand souffle des Pères de l’Église, et d’auteurs comme le Père Lallemant et le Père Surin, guides pratiques et lucides pour qui veut progresser dans la vie spirituelle (6).
Cette formation monastique se poursuivit sous la conduite de mon Père spirituel, le Père Alphonse, moine ardent, plein d’humour et parfois un peu «fol en Christ». C’est aussi au monastère que je fis mes études théologiques. Pendant plusieurs années, j’étudiai d’une manière assez approfondie les œuvres de Thomas d’Aquin. J’ai beaucoup aimé la philosophie thomiste. J’y trouvais un excellent antidote contre les poisons de l’individualisme, du subjectivisme et de l’idéalisme, qui ont imprégné la pensée moderne. Mais la manière dont Thomas d’Aquin conçoit les rapports de la nature et de la grâce, et l’usage qu’il fait de la raison — bien qu’en dépendance de la foi — pour construire une théologie qui répondît à la définition aristotélicienne de la «science» me gênait; elle différait profondément de la démarche théologique des Pères. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer la cohérence et l’harmonie de la synthèse théologique thomiste, mais elle évoquait pour moi l’architecture gothique de son époque, géniale, mais où la raison soumet trop rigoureusement le matériau à ses exigences. La méthode scolastique me paraissait exposée, par nature, à réduire les mystères de Dieu à ce que la raison peut en saisir en les cernant dans ses définitions ou en les mettant en syllogismes. Les écrits des Pères, au contraire, respiraient un sens du sacré et du mystère, évoquaient une compénétration du divin et de l’humain, qui trouvaient leur correspondant plastique dans l’art roman et byzantin.
Cet attachement aux Pères de l’Église m’apporta d’ailleurs quelques mécomptes. Peu avant mon ordination sacerdotale, le Père Abbé me conseilla de lire un bon traité sur le sacerdoce. Je lui répondis que j’aimerais lire quelque ouvrage des Pères sur le sujet. Il me répliqua vivement: «Mais vous n’y pensez pas! Vous allez être ordonné dans trois semaines: il vous faut lire pour l’instant quelque chose de sérieux sur le sacerdoce. Les Pères, vous aurez toujours le temps de les lire ensuite, comme complément.» Et j’eus droit à un pieux ouvrage du XIXe siècle, aussi sentimental dans ses effusions que ratiocinant dans sa théologie. Je rencontrai souvent des réactions analogues. Un autre supérieur monastique, à qui je parlais des Pères, me répondit: «Oui, sans doute, il y a de belles choses dans les Pères. Mais ils n’ont pas de théologie, ni de mystique. Il n’y a pas eu de vraie théologie dans l’Église avant St Thomas. Et s’il y a eu en Orient de grands ascètes, il n’y a pas eu de mystiques. La mystique, dans l’Église, commence avec St Bernard, et n’arrive à maturité qu’avec St Jean de la Croix, au XVIIe siècle.» Ces deux réflexions méritaient d’être citées, car elles illustrent bien un état d’esprit auquel je me suis très souvent heurté. On admettait volontiers que les Pères sont très intéressants, qu’ils demeurent des sources précieuses; mais on ne saurait y trouver une doctrine parvenue à maturité. Leur pensée est restée à l’état d’ébauche. Entre les Pères et les grands classiques du catholicisme romain, tous postérieurs au XIIe siècle, il existe tout l’écart qui sépare l’enfance et l’adolescence de l’âge mûr.
Il m’était impossible d’entrer dans cette manière de voir. Assurément, j’admirais Thomas d’Aquin, et j’espérais qu’en ne l’interprétant pas au moyen de ses commentateurs plus tardifs, mais en l’éclairant par ses sources patristiques, il serait possible de réduire l’écart qui le séparait de l’enseignement des Pères. Mais j’avais la conviction intime que ceux-ci étaient les témoins privilégiés de la tradition de l’Église, qu’on y trouvait en sa plénitude. Chez eux, tous les aspects de la doctrine et de la vie chrétienne étaient toujours éclairés à partir des mystères centraux de la Trinité sainte et de la déification de l’homme par l’incarnation rédemptrice du Christ. Chez eux, la connaissance procédait toujours de la plénitude de la vie et de l’expérience spirituelles; selon une formule dont j’ai oublié l’auteur et que je cite de mémoire, « ils n’enseignent pas à partir de déductions ou de conjectures: ils nous parlent d’un pays où ils sont allés».
Ce qui m’intéressait chez les Pères, ce n’était d’ailleurs pas les éléments plus individuels ou plus originaux de leur pensée: c’était au contraire les convergences, tout ce qui témoignait de la tradition de l’Église, reçue et personnellement assumée par chacun d’eux. Le critère de St Vincent de Lérins m’enchantait: «Il faut veiller avec le plus grand soin à tenir pour vrai ce qui a été cru partout, toujours et par tous.» C’est à l’ensemble de l’Église, unanime dans l’amour à travers le temps et l’espace, que l’Esprit-Saint manifeste la plénitude de la vérité. La liturgie, elle aussi, me comblait, parce qu’elle n’était pas la prière d’un individu ou d’un groupe particulier; elle ne portait la marque ni d’un lieu ni d’une époque déterminés: née à l’âge des Pères, elle s’était développée en subissant le filtrage des générations de croyants et de priants, et ce qui avait été retenu était authentiquement d’Église.
J’étais pleinement heureux au monastère. Je me sentais intimement accordé à la vie liturgique et à tout le cadre des observances. Bellefontaine était d’ailleurs un monastère où une grande fidélité à la règle s’alliait à un esprit de liberté et de relative souplesse. Le Père Abbé n’avait rien d’un esprit tatillon. La seule chose qui me gênait était un certain hiatus qui existait entre la règle, les observances et la liturgie d’une part, et la théologie et la spiritualité d’autre part. Les premières étaient restées en substance ce qu’elles avaient été durant les onze premiers siècles de l’Église; les secondes, au contraire, étaient, chez beaucoup de moines, très marquées par le catholicisme moderne. Je me souviens d’avoir dit un jour, et ce n’était pas une simple boutade:
«Notre règle et notre liturgie sont patristiques; notre théologie est dominicaine; notre spiritualité est carmélitaine ou jésuite !» Le problème était assez semblable à celui que je rencontrai plus tard dans les Églises uniates: on. était en présence d’une tradition vénérable, mais arrachée à son climat originel, et que beaucoup ne pratiquaient que par obéissance, sans en avoir le «sens» profond. Il me semblait nécessaire de reconstruire l’unité de notre vie en revenant à l’enseignement et à l’esprit des Pères. Et je pressentais que l’Église orthodoxe avait mieux préservé cette grande tradition des premiers siècles chrétiens.

(4) L’Ordre cistercien est un ordre monastique catholique, constitué par les monastères dépendant de l’Abbaye de Cîteaux (en latin Cistercium). Il fut fondé en Bourgogne à la fin du XIe siècle par un petit groupe de moines bénédictins qui désiraient mener une vie plus pauvre et plus austère que celle des grands monastères de leur temps. L’Ordre fut illustré surtout au XIIe siècle par Bernard de Clairvaux, qui exerça une immense influence sur son époque comme prédicateur, auteur spirituel et conseiller des papes et des rois. Dans les siècles qui suivirent, l’Ordre cistercien connut une évolution qui l’éloigna de l’austérité des origines. Il fut en partie réformé au XVIIe siècle, principalement sous l’influence d’Armand-Jean de Rancé, abbé du monastère de la Trappe, en Normandie. Cette réforme donna naissance, au XIX’ siècle, à l’Ordre des Trappistes ou Cisterciens réformés.

(5) Jean de la Croix (1542-1591): religieux espagnol, qui fut associé par Thérèse d’Avila à son œuvre de réforme des monastères qui suivaient la règle du Carmel, Il est l’un des plus grands écrivains mystiques de l’Église catholique. Sa doctrine peut se résumer dans cette maxime: « Ne recherchez pas la présence des créatures si vous voulez que votre âme conserve les traits de la Face de Dieu dans leur clarté et leur pureté; mais faites le vide dans votre esprit et dégagez-le de tout objet créé: vous marcherez alors éclairé de la lumière de Dieu, car Dieu n’est pas semblable aux créatures.»

(6) École française de spiritualité: nom donné à un mouvement spirituel catholique qui prit naissance en France sous l’impulsion du Cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629). Ce dernier exposa dans de nombreux ouvrages une doctrine de la déification du chrétien qui s’inspirait des Pères de l’Église, surtout de St Cyrille d’Alexandrie et de St Augustin. Il eut de nombreux disciples et continuateurs jusqu’au XIX’ siècle. — Louis Lallemant et Jean-Joseph Surin: Jésuites français, qui comptent parmi les auteurs spirituels les plus remarquables du XVIIe siècle. Toute leur doctrine tend à montrer que, grâce à un renoncement total à ses propres volontés, le chrétien peut parvenir, par la grâce de Dieu, à un état « où l’homme est tellement mû et agi par le Saint-Esprit, qu’il ne ressent presque plus en soi-même ses propres inclinations, mais seulement celles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est le principe de ses mouvements, suivant ce que dit St Paul: Ceux-là sont les enfants de Dieu, qui sont conduits par son Esprit» (Surin).