lundi, avril 24, 2006

Etapes d'un pélerinage (3)
I. Vie cistercienne (1942-1966)(suite)

par l'Archimandrite Placide (Deseille)


Première rencontre de l’Église orthodoxe: l’Institut Saint-Serge.

En 1952, je fus ordonné prêtre. Peu de temps après, je fus nommé professeur de théologie dogmatique, et, un peu plus tard, je fus chargé en même temps de la formation spirituelle des jeunes moines du monastère qui faisaient des études en vue du sacerdoce. Soucieux de donner un enseignement théologique selon l’esprit des Pères, je profitai de quelques voyages à Paris, nécessités par les affaires du monastère, pour rencontrer le Père Cyprien Kern, professeur de patristique à l’Institut Saint-Serge, et Vladimir Lossky, dont la «Théologie mystique de l’église d’Orient» m’avait enthousiasmé (malgré les très expresses réserves de l’excellent Père jésuite qui avait eu l’imprudence de me prêter ce livre explosif!). Lossky devait, hélas, mourir très peu de temps après notre rencontre.
Le Père Cyprien m’initia à la doctrine de St Grégoire de Nysse, de St Maxime le Confesseur, de St Grégoire Palamas. Il me montra, au cours de longs entretiens, et avec une bienveillance sans limites, comment la christologie du Concile de Chalcédoine et la doctrine palamite des énergies divines sont la clé de la compréhension orthodoxe de l’Église, de l’homme et de l’univers. Cependant, très discret et respectueux de la conscience d’autrui, le Père Cyprien ne me suggéra jamais d’entrer dans l’Église orthodoxe. A l’époque, d’ailleurs, l’idée ne m’effleura même pas. Mon appartenance à l’Église catholique me semblait aller de soi et ne pouvoir être remise en cause. Mon souci était de trouver dans la tradition orthodoxe une aide pour mieux pénétrer le sens de ma propre tradition.
J’aimais profondément la liturgie latine. La connaissance de la liturgie orthodoxe, que je venais de découvrir avec émerveillement à Saint-Serge, me faisait prendre une vive conscience des richesses analogues, quoique plus cachées, que recelait la liturgie latine traditionnelle, et m’incitait à en vivre avec plus d’intensité. La liturgie de la Trappe était d’ailleurs, sauf quelques additions tardives facilement décelables et qui n’avaient pas déteint sur l’ensemble, identique à la liturgie que l’Occident pratiquait à l’époque où il n’avait pas rompu la communion avec l’Orient. A la différence de la liturgie byzantine, elle se composait presque exclusivement de textes bibliques, ce qui pouvait au premier abord donner une impression de sécheresse. Mais ces textes étaient admirablement choisis, le déroulement de l’année liturgique était parfaitement harmonieux, et les rites, malgré leur sobriété, étaient chargés d’une grande richesse de sens. Si l’on se donnait la peine, en dehors des offices, au cours de ces heures de «lectio divina» si caractéristiques de l’ancienne spiritualité monastique d’Occident, d’acquérir une connaissance «par le cœur» de la Bible et des interprétations que les Pères en avaient données, la célébration de l’Office divin acquérait, avec la grâce de Dieu, une saveur et une plénitude admirables.


Publications et activités diverses

En 1958, je fus envoyé à Rome pour y faire des études supérieures de théologie. Ce fut pour moi l’occasion de réunir, en fréquentant les bibliothèques, une abondante documentation sur les sujets qui me tenaient à cœur, et pour m’imprégner de l’atmosphère de la vieille Rome des catacombes et des basiliques. La fréquentation d’Ostie antique, des étages inférieurs des basiliques de Saint-Clément, des Saints Jean-et-Paul ou de Sainte-Cécile, la vue quotidienne du Colisée et du Circus Maximus, étaient pour moi un bain vivifiant dans ce christianisme antique où s’enfoncent nos racines.
A cette époque, je fus associé au secrétariat de la collection «Sources chrétiennes», afin d’organiser une série de volumes consacrés à des textes monastiques médiévaux. A vrai dire, l’Abbé Général de l’Ordre cistercien — l’ancien Abbé de Bellefontaine, Dom Gabriel Sortais, qui avait entre temps été promu à cette charge — m’avait seulement demandé de créer une collection de textes cisterciens du XIIe siècle. Mais il me semblait souhaitable de ne pas isoler ces textes du reste de la tradition monastique et patristique. Il ne fallait pas donner l’impression qu’il existait une «spiritualité cistercienne», au sens moderne du mot, comme il existe une spiritualité ignacienne ou carmélitaine. C’était la grâce du monachisme que de faire éclater de telles spécialisations: il a existé tout au long de l’histoire monastique diverses lignées de pères spirituels et de disciples, on y rencontre des dosages différents des divers éléments constitutifs du monachisme, selon les temps et les lieux, mais la vie monastique est une en son fond. Cela tient précisément à son caractère patristique. Les diverses spiritualités sont nées plus tard, seulement en Occident.
J’obtins facilement l’accord du Père Général pour que le projet initial fût ainsi élargi. A mon retour en France, ce travail d’édition vint donc s’ajouter à l’enseignement de la théologie. On me demanda aussi de prêcher des retraites spirituelles dans plusieurs monastères et de donner des articles à diverses revues et dictionnaires encyclopédiques. On me confia la rédaction d’un projet de «directoire spirituel», sorte de manuel de spiritualité à l’usage de l’Ordre cistercien. Le résultat de mon travail fut jugé par certains trop influencé par la doctrine des Pères du désert et la tradition patristique grecque pour représenter vraiment ce qu’ils entendaient par «spiritualité cistercienne». Le projet d’un manuel officiel fut d’ailleurs finalement abandonné, des tendances trop divergentes commençant alors à se faire jour dans l’Ordre. Ces «Principes de spiritualité monastique», d’abord simplement polycopiés (1962), devinrent plus tard, revus et complétés, «L’Échelle de Jacob» (1974).
Afin de favoriser le retour aux sources du monachisme et de la vie spirituelle, je souhaitais qu’une collection de textes monastiques anciens et orientaux pût être entreprise, parallèlement à la série monastique occidentale des «Sources chrétiennes», mais avec de moindres exigences techniques, pour en faciliter la diffusion. Ce projet n’aboutit qu’en 1966, avec la publication du premier volume de la collection «Spiritualité orientale», consacré aux apophtegmes des Pères du désert. J’avais alors quitté Bellefontaine pour Aubazine, mais je devais cependant conserver la direction de la collection jusqu’à mon entrée dans l’Église orthodoxe.

Suite jeudi 27 avril