jeudi, avril 27, 2006


Etapes d'un pélerinage (4)
I. Vie cistercienne (1942-1966)(suite)

par l'Archimandrite Placide (Deseille)


Voyage en Égypte.

En 1960, à l’invitation de Mgr Elias Zoghby, alors vicaire patriarcal grec-catholique en Égypte, je fis un voyage dans ce pays, afin de prendre contact avec le monachisme copte. C’est dans le monastère de Deir Suriani, au Wadi Natroun — l’ancien désert de Scété — que je résidai durant ce séjour, et je ne fis que visiter les autres monastères. Je considérais comme une grâce inestimable ce pèlerinage en des lieux qui furent, au IVe siècle, le centre le plus rayonnant de la vie monastique, au point que l’Abbé Arsène pouvait dire que Scété était aux moines ce que Rome était au monde. Le monachisme scétiote a toujours exercé sur moi un grand attrait, et, parmi toute la littérature monastique ancienne, c’est sans doute avec les Apophtegmes des Pères du désert que je me suis toujours senti le plus intimement accordé.
Le désert de Scété est une immense plaine de sable, faiblement vallonnée, parsemée de rares touffes d’herbe dure, qui s’étend au sud de la route reliant le Caire à Alexandrie. Les quatre monastères actuels, St Macaire, Deir Baramous, Amba Bishoï et Deir Suriani (dédoublement du précédent), occupent l’emlacement de trois des plus anciens centres monastiques de ce désert. Ils présentent l’aspect de longues forteresses rectangulaires cernées de hautes murailles, d’où émergent les coupoles des Églises et la massive silhouette de donjons, refuges contre les pillards du désert qui, à diverses reprises, massacrèrent les moines. Établis sur des points d’eau, ils apparaissent, à l’intérieur de leur enceinte, comme des oasis paradisiaques, qui contrastent avec l’immensité désolée qui les entoure de toutes parts. A l’époque où je m’y rendis, le monachisme copte connaissait un essor remarquable, qui ne s’est pas ralenti depuis.
A l’origine de ce renouveau se trouvait un moine nommé Abdel Messieh, qui vivait dans une grotte depuis 1935. Le Pape d’Alexandrie qui était en fonction en 1960, Cyrille VI, ancien anachorète lui-même, avait subi profondément son influence, et favorisait cet essor monastique. A Deir Suriani, quelques anciens continuaient à mener une vie idiorythmique dans le monastère; mais tous les jeunes moines, dont la plupart venaient du milieu universitaire, avaient une vie strictement cénobitique, à l’exception de l’un ou l’autre qui vivait à distance dans le désert, ne revenant qu’à intervalles réguliers au monastère. La journée commençait par un canon de prière en cellule d’une heure, suivi du long office matinal à l’Église et de la Liturgie. Dans la journée, les moines se partageaient les diverses tâches du monastère: jardinage, imprimerie, traduction en arabe de textes des Pères. La pratique de la prière de Jésus leur était familière. Ce fut pour moi la première découverte d’un genre de vie que je devais retrouver plus tard, presque identique, au Mont Athos. Je fus très marqué aussi par la rencontre du Père Matta el Meskine, qui menait alors à Hélouan une vie semi-anachorétique avec quelques disciples.

Le renouveau biblique, liturgique et patristique dans l’Église romaine.

Durant la période qui s’étendit de la guerre au IIe concile du Vatican, un vigoureux renouveau biblique, liturgique et patristique se dessinait dans l’Église romaine, sous l’impulsion d’hommes comme le Père de Lubac(7), le Père Daniélou(8), Dom Casel(9), de revues comme « Dieu Vivant » (10) et «La Maison-Dieu » (l0 bis), de collections comme «Sources chrétiennes» (11). J’attendais beaucoup de ces efforts. Deux choses cependant m’inquiétaient. D’une part, il était évident que l’audience de ce mouvement restait assez restreinte; il n’atteignait guère la masse du clergé diocésain français. D’un autre côté, une partie très considérable des forces vives de l’Église romaine était engagée dans les mouvements d’Action catholique (12) et dans des recherches pastorales du genre de l’expérience des prêtres ouvriers (13). J’éprouvais une sympathie réelle pour ce foisonnement d’initiatives et pour l’indéniable ferveur apostolique qui s’y exprimait. Mais en même temps, je sentais que, malgré des convergences partielles, on était là dans un climat très différent de celui du renouveau biblique et patristique. L’Action catholique impliquait, dans sa praxis, une ecclésiologie qui n’était plus, certes, celle de la Contre-Réforme (14), mais qui ne rejoignait pas pour autant celle de l’Église ancienne. On percevait aussi dans ce Mouvement une dérive vers des types de célébrations assez étrangers à l’esprit des liturgies traditionnelles. J’entrevoyais dans tout cela un nouvel avatar du Catholicisme moderne, plutôt qu’un vivant retour aux sources, qui aurait exigé un renouvellement radical de la problématique.
Je n’avais pas réalisé suffisamment que ce second courant traduisait, beaucoup plus que le premier, la logique même de ce Catholicisme moderne, et qu’il était donc vraisemblable qu’il finirait par neutraliser et supplanter les autres tendances. J’espérais que les ossements desséchés allaient revivre, que tout ce que l’Église romaine conservait d’éléments traditionnels dans ses institutions et sa liturgie allait redevenir une nourriture tonique et assimilable pour l’homme moderne. J’espérais, en quelque sorte, que le Catholicisme de la Contre-Réforme, dans tout ce qu’il avait d’étranger à la grande tradition de l’Église, allait laisser la place à une résurrection de l’«Orthodoxie occidentale» des premiers siècles, grâce à la conjonction de l’héritage ancien retrouvé et des forces vives du présent.

Le Concile Vatican II.

C’est dans ces dispositions que j’accueillis, avec beaucoup de joie, l’annonce du Concile Vatican II. Mais, peu à peu, je sentis toute l’ambiguïté des courants d’idées qui se développaient à la faveur des débats conciliaires, et dont les répercussions se faisaient sentir jusque dans notre monastère. L’Abbé Général, qui était peut-être plus sensible encore aux atteintes portées à l’autorité dans l’Église qu’aux entorses faites à la Tradition, me dit un jour: «La manière dont les travaux du Concile sont menés m’inquiète beaucoup. Si les choses continuent à aller dans ce sens, l’Église connaîtra après le Concile l’une des crises les plus graves de son histoire. »
L’espoir d’une revivification des structures et des institutions de l’Église romaine par un retour à l’esprit et à la doctrine des Pères s’estompait. Avec le Concile, c’était un processus inverse qui, sur bien des points, se dessinait. Le Concile lui-même, d’ailleurs, n’en était que très indirectement responsable. Il agissait plutôt à la manière d’un révélateur. Jusque-là, une assez grande part des institutions anciennes, et surtout la liturgie traditionnelle de l’Occident, avaient pu subsister malgré de nombreuses altérations, parce que le catholicisme, régi par un pouvoir central fort et universellement respecté, les avait maintenues par voie d’autorité. Mais, dans une très large mesure, les fidèles, et plus encore les clercs, en avaient perdu le sens profond. Avec le Concile, la pression de l’autorité s’affaiblit; il était logique que ce dont le sens était perdu finisse par s’effondrer, et que l’on soit amené à reconstruire sur de nouvelles bases, conformes à ce qu’était devenu depuis plusieurs siècles, ou devenait maintenant, l’esprit du catholicisme romain.

(7) Henri de Lubac: Jésuite français qui, durant toute la période qui Suivit la seconde guerre mondiale, a beaucoup contribué à faire connaître dans les milieux catholiques les œuvres et la pensée des Pères de l’Église.

(8) Jean Daniélou (1905-1974): Jésuite français, nommé cardinal en 1969, qui exerça son apostolat dans les milieux intellectuels et universitaires, et publia de nombreux écrits sur les Pères de l’Église.

(9) Odon Casel (1886-1948): Bénédictin allemand, qui fut le principal théologien du renouveau liturgique dans l’Église catholique. Nourri de la doctrine des Pères de l’Église, il s’est efforcé de montrer, dans de nombreux ouvrages, que les fêtes liturgiques de l’Église ne rappellent pas seulement des événements passés, mais rendent objectivement présents pour l’Église, les faits principaux de l’économie du salut, pour y faire participer les croyants.

(10) Dieu Vivant: revue de culture religieuse qui parut à Paris de 1945 à 1953, avec la collaboration du Père Daniélou. Elle ouvrait une large confrontation, d’une haute tenue intellectuelle, entre les diverses confessions chrétiennes, les grandes religions et les courants philosophiques contemporains. Des auteurs comme Vladimir Lossky et Myrrha Lot-Borodine y apportaient le témoignage de l’Orthodoxie.

(10 bis) La Maison-Dieu: Revue liturgique qui fut, entre la deuxième guerre mondiale et le deuxième concile du Vatican, le principal organe du renouveau liturgique dans l'Église catholique pour les pays de langue française.

(11) Sources chrétiennes: collection publiant, avec leur traduction française, des textes des Pères de l’Église. Fondée en 1942 par les Pères de Lubac et Daniélou, cette collection, actuellement dirigée par le Père Mondésert, compte maintenant (1984) plus de 300 volumes. Sa création avait pour but de «permettre le retour aux sources de la pensée chrétienne» en présentant les écrits des Pères, et de «jeter un pont entre l’Orient et l’Occident en diffusant des textes qui constituèrent pendant dix siècles leur patrimoine intellectuel commun». La collection, d’une haute tenue scientifique, a été particulièrement bien accueillie dans les milieux universitaires.

(12) Action catholique: ensemble d’organisations groupant des laïcs catholiques qui exercent un apostolat soit dans le cadre de leurs paroisses, soit dans leurs milieux de vie, sous la responsabilité de la hiérarchie. Ces divers mouvements, apparus à partir de 1926 (création de la «Jeunesse Ouvrière Chrétienne»), se développèrent considérablement au lendemain de la seconde guerre mondiale, Ils ont beaucoup contribué à changer la conception que l’Église catholique avait de ses rapports avec le monde et du rôle des ‘laïcs. L’Église de la Contre-Réforme (voir note 18), fortement hiérarchisée à partir du sommet, le pape de Rome, se considérait comme transcendante au monde et chargée de lui communiquer une Vérité et une Vie reçues de Dieu et que le monde ne possédait pas en lui-même; dans cette Église, la fonction des laïcs était surtout d’accueillir les directives de la hiérarchie et d’user des moyens de sanctification qu’elle dispensait. Avec le développement de l’Action catholique, l’Église romaine en est venue à penser que le monde est, comme elle, animé par l’Esprit-Saint, et que les grandes aspirations du monde moderne au progrès, à la justice sociale, à la fraternité entre les hommes, sont l’œuvre de cet Esprit-Saint qui agit secrètement en lui. Le rôle propre de l’Église serait alors de révéler au monde le nom de ce Souffle mystérieux qui l’anime, et de l’aider à le conduire à son achèvement, qui se réalisera définitivement avec le retour du Christ à la fin des temps. Cette nouvelle conception a eu pour conséquence une modification profonde du statut des laïcs dans l’Église: en raison même de leurs engagements familiaux, professionnels et politiques, ils apparaissent comme particulièrement aptes à exercer un rôle positif dans la mission de l’Église face au monde.

(13) Prêtres ouvriers: un certain nombre de prêtres catholiques avaient été prisonniers de guerre entre 1940 et 1945. Dans ce partage du sort commun, ils avaient découvert de nouvelles conditions d’apostolat qui leur avaient semblé favorables pour l’évangélisation d’un monde ouvrier déchristianisé. Rentrés en France, ils voulurent en quelque sorte prolonger cette expérience en joignant à leur sacerdoce l’exercice d’une profession, — souvent celle d’ouvrier d’usine. Mais cette recherche prit très vite une signification particulière, du fait de l’évolution des rapports de l’Église et du monde qui commençait alors à se dessiner (cf. note précédente). Dans ce nouveau contexte, une crise du sacerdoce allait se produire: «Le laïc, chrétien de plein droit, ne laisse au prêtre qu’un rôle secondaire et, pour tout dire, effacé. D’où le désir paradoxal du prêtre de devenir un laïc ou, pour être moins abrupt, son désir de partager entièrement la condition humaine dans toutes ses composantes et de ne plus figurer dans la société d’aujourd’hui comme un personnage anachronique» (P. Guilmot, Fin d’une église cléricale? Paris, 1969, p. 327). La prise de conscience de cette situation devait amener, au lendemain du IIe concile du Vatican, un assez grand nombre de prêtres à abandonner purement et simplement le sacerdoce, et provoquer une diminution importante des entrées dans les séminaires. Mais, dans les années qui précédèrent le concile, certains prêtres, souvent parmi les plus zélés pour l’apostolat, avaient vu dans leur engagement dans des activités professionnelles et, éventuellement, dans des responsabilités syndicales, l’une des manières possible d’adapter l’exercice du sacerdoce à la nouvelle conception du rôle de l’Église vis-à-vis du monde vers laquelle les milieux catholiques avancés souhaitaient voir s’orienter l’Église romaine. Commencée au lendemain de la seconde guerre mondiale avec l’appui du cardinal Suhard, alors archevêque de Paris, l’expérience des prêtres ouvriers contenait implicitement une remise en question trop radicale de l’ecclésiologie romaine traditionnelle pour qu’elle puisse être ratifiée par le Vatican à cette époque. Il y fut mis fin, par voie d’autorité, entre 1953 et 1959. Cet arrêt provoqua une crise assez grave dans l’Église de France. Mais l’expérience des prêtres ouvriers avait largement contribué à préparer l’opinion catholique aux changements qui s’opérèrent dans l’Église romaine aprés le deuxième concile du Vatican.

(14) Contre-réforme: vaste mouvement de réforme interne qui se développa dans l’Église catholique romaine au lendemain du concile de Trente (1545-1563) pour remédier aux déficiences et aux abus qui avaient favorisé la naissance et le développement de la Réforme protestante. Cette période vit s’accuser certains traits négatifs de l’Église romaine médiévale: conception trop centralisatrice de la papauté et trop autoritaire de la hiérarchie; théologie scolastique trop rationalisante, et souvent décadente; inquisition en matière de doctrine, aboutissant parfois à un régime de terreur. Mais en même temps, de très grands spirituels, comme Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, suscitèrent un trés remarquable renouveau de ferveur religieuse et de vie de prière. Celui-ci anima des évêques réformateurs comme Charles Borromée en Lombardie et François de Sales en Savoie, qui exercèrent un immense rayonnement et eurent de nombreux imitateurs. Ce sont de tels hommes, qui priaient, jeûnaient et veillaient comme les anciens Pères, qui se dévouaient de toutes les manières pour les pauvres, les malades et les déshérités, mais étaient aussi des hommes d’action énergiques et organisateurs, qui ont donné à l’Église romaine ce qu’avait de meilleur l’aspect qu’elle a gardé de la fin du XVIe siècle au milieu du XXe.