mardi, avril 04, 2006

Prodigue ou assassinée ?
Quelques remarques sur « sœur prodigue »
Par Geneviève Béduneau


Mon amie Geneviève Béduneau est historienne et chercheur hors institution.
Elle a un doctorat de théologie orthodoxe et a été 7 ans élève à l'EPHE.
Soleil d'Hiver lui doit beaucoup ... beaucoup.

Vous dites, mon cher Ivan, que l’empereur qui assurait sa protection mourut. Historiquement, c’est faux. Il faudrait, pour compléter votre apologue, souligner qu’il existait aussi de nombreuses petites sœurs de moindre renom (les Eglises métropolitaines autonomes qui n’avaient pas le titre patriarcal), en particulier celles des Gaules, de Milan, d’Aquilée, d’Espagne et d’Afrique. Or c’est l’empereur qui les protégeait qui mourut, ce Romulus II qui, il faut bien l’avouer, fut une nullité comme on en a vu peu dans l’histoire du monde ; et leurs protecteurs, parfois leurs bourreaux, devinrent les rois francs, goths ou burgondes. La sœur aînée resta dans le giron de l’empire jusqu’à la « querelle des icônes ». Je sais, ce n’était pas vraiment dit dans le Mallet-Isaac de notre adolescence, ni dans le catéchisme romain. Mais ce n’est qu’en 751, lorsque Ravenne tombe aux mains des Lombards sans que l’empereur iconoclaste Constantin V fasse un geste pour défendre ses provinces italiennes car le pape Etienne II, comme la plupart des évêques de son patriarcat, défend les icônes, que la sœur aînée, abandonnée, va se chercher d’autres défenseurs. Il songe aux Francs et, le 6 janvier 754, rencontre le roi des Francs d’Austrasie, Pépin dit le Bref.
C’était, par peur du loup païen, faire entrer le renard augustinien dans le poulailler mais Etienne II ne l’a pas vu.
Le renard va d’abord reprendre la querelle iconoclaste. Lorsque l’impératrice Irène parvient à réunir le concile de Nicée II qui approuve la théologie de l’icône de saint Jean de Damas et, de ce fait, la vénération liturgique des icônes, tout un mouvement judaïsant de moines et d’évêques dans l’entourage du fils et successeur de Pépin, Charlemagne, profite d’un concile réuni à Francfort contre l’adoptianiste Félix d’Urgell pour condamner Nicée II. Comme ce mouvement suscite des résistances, les renards de Francfort accouchent d’une tolérance bâtarde plus insidieuse que l’iconoclasme déclaré : l’image est bien acceptée mais comme simple illustration de l’Ecriture. Dès lors, en droit, plus de canons, plus de présence liturgique, plus de théologie du monde transfiguré.
Puis le renard, en d’autres circonstances mal élucidées, ajoute le filioque au credo. La formule est augustinienne, elle semble avoir été utilisée dans les milieux augustiniens depuis l’époque de l’évêque d’Hippone, au moins dans des doxologies. Je l’ai découverte, pour ma part, bien avant la profession de foi de Réccarède, dans une doxologie de Victrice de Rouen, contemporain d’Augustin. Il n’est pas sûr que ce soit la formule de Réccarède, que nous ne connaissons, comme toujours, que par des copies tardives qui ont fort bien pu être interpolées.
Enfin, peu après l’an mil, se leva le plus grand de ces goupils, le moine Hildebrand, conseiller de plusieurs papes avant d’être élu lui-même sous le nom de Grégoire VII. C’est lui qui imagine de transformer la primauté d’honneur en empire universel. C’est lui qui sera l’artisan du « schisme » de 1054. Encratiste, filioquiste et surtout ivre de pouvoir, d’un pouvoir totalitaire et absolu.

Déjà blessée et bien mordue par les renards précédents, la sœur romaine a succombé sous les coups d’Hildebrand. L’usurpatrice qu’il a installée à sa place a repris son nom et ses titres mais le « Dieu » qu’elle a imposé par le fer, le feu et le sang n’a plus rien à voir avec l’enseignement du Christ. Ce « Dieu » vengeur, cet hidalgo offensé et assoiffé d’une « satisfaction » par le sang selon la doctrine d’Anselme entérinée par le concile de Trente, comment le concilier avec les Béatitudes ? C’est ce constat qui permet au théologien orthodoxe Alexandre Kalomiros de diagnostiquer que l’athéisme apparent de notre époque provient en fait de la haine de « Dieu », d’un « Dieu » présenté comme un tortionnaire. Il faut lire Le fleuve de feu, cette conférence que Kalomiros a donnée à Seattle en 1980. La traduction française figure en post-it dans le forum orthodoxe francophone

Et qu’on ne dise pas qu’il s’agit de vieilles lunes et que la sœur défigurée s’est retoilettée. On trouve la théologie de la satisfaction à l’identique dans les écrits théologiques d’un certain cardinal Ratzinger et, dernièrement, l’abandon par le même devenu Benoît XVI de son titre patriarcal laisse intacts ses titres impériaux et tout ce qui conforte la prétention papale, depuis Hildebrand, à la domination universelle.


NDSH: L’image est « la colombe assassinée » tableau de Bernard Lorjou (1908-1986)