lundi, avril 03, 2006

Sœur prodigue (5)
Réflexions d'un fils de l'église romaine

Quelles sont donc ces doctrines contraires à la Foi qui feraient que l’église catholique romaine est hérétique ?

Le troisième point est celui de la célébration de l’Eucharistie que nous aborderons au travers de trois éléments litigieux :
- l’usage, par les catholiques, du pain sans levain, dit pain azyme,
- la communion sous l’espèce du pain uniquement,
- l’absence ou plus exactement le déplacement de l’épiclèse.

Pourquoi les orthodoxes attachent-ils tant d’importance à ces trois points, là où les catholiques n’y voient que spécificités liées à l’histoire et à leur mentalité ?
Parce que les orthodoxes attachent la plus grande importance à la liturgie, conçue comme un tout, acte de foi et catéchèse.

L’usage du pain azyme apparaît en Occident au IXème siècle pour s’imposer à la fin du XIème, soit en même temps que l’officialisation du filioque chez les carolingiens et que la doctrine de la papauté. Hasard ? (A la même période apparaît, semble t-il, la manière « latine » du signe de croix …)
Il semblerait que l’apparition de cet usage procédat de l’intention franque de se référer aux usages juifs.
Je cite l’explication d’un ami orthodoxe :
« Cette influence du judaïsme peut s'expliquer par une raison pratique et une raison plus profonde.
En ce qui concerne la raison pratique, l'économie de l'Etat de Charlemagne et de Louis le Pieux était fondée sur le trafic des esclaves slaves. Les consommateurs étaient les califats musulmans de Cordoue et de Bagdad. Ce commerce qui supposait de conduire les esclaves depuis les pays slaves encore païens via l'Etat carolingien vers les pays musulmans était entre les mains des Juifs raddanites, seuls intermédiaires possibles entre Islam et chrétienté. C'était la principale ressource de l'Etat carolingien et beaucoup de négociants juifs avaient ainsi acquis une influence prépondérante à la cour d'Aix-la-Chapelle. On a le témoignage intéressant de saint Angobard à propos de ce trafic dont Lyon était un des points de passage. On sait aussi que ce trafic a été ruiné quand les Suédois (les Varègues) ont découvert la voie des fleuves russes et ont pu conduire les esclaves slaves vers la mer Noire et vers la Caspienne par le Dniepr et la Volga, brisant l'activité des Raddanites et portant sans doute un coup fatal aux finances carolingiennes.
La raison plus spirituelle doit être que les Carolingiens, contrairement à leurs prédécesseurs mérovingiens qui étaient des admirateurs de la culture éclatante de l'Empire romain d'Orient, avaient fini par identifier le peuple franc à un peuple élu: Gesta Dei per Francos. D'où cette tentation inévitable de substituer la Loi à la Grâce que l'on retrouve chaque fois qu'un peuple chrétien succombe au messianisme politico-religieux. Le monde contemporain, outre-Atlantique, nous en offre un éclatant exemple. Cet orgueil national était humainement compréhensible; il l'était dans le cas des Francs comme dans celui de bien d'autres peuples passés ou présents; il était justifié par l'éclatante réussite de ce royaume qui avait survécu à tous les autres royaumes germaniques du continent et avait résisté à tout - même à la marée de l'Islam. Terrible tentation que ce messianisme national, et il est bien difficile d'y résister; dans le cas présent, il a eu des conséquences qui se font encore durement sentir de nos jours.
Je pense qu'il ne faut pas non plus négliger une possible influence arménienne dans l'apparition des azymes dans le rite dit latin. Les Arméniens monophysites utilisent en effet les azymes dans leur liturgie. C'est un des points qui les distingue des autres monophysites (Coptes, Ethiopiens, Erythréens, Syriaques et Malankars) dont les pratiques liturgiques sont beaucoup plus proches des orthodoxes.
Comme les autres erreurs qui ont été à l'origine de l'éclipse de l'Orthodoxie en Europe de l'Ouest, l'azymisme est aussi un processus qui s'est étendu sur plusieurs siècles: l'usage des azymes a commencé à se répandre vers la fin du IXe siècle et n'a triomphé que vers le milieu du XIe. »
Dans une lettre à Jean de Trani, Leon d’Ohrid, en 1052, dit :
"L'honneur de Dieu et un bienvieillant intérêt nous ont déterminé à écrire à Ta Sainteté et par elle à tous les évêques et prêtres de Francs, à leurs moines et à leurs laïques et au très digne pape, au sujet de l'azyme que vous vous obstinez malheureusement à conserver comme font les Juifs. Il est vrai que l'azyme et les sabbats ont été introduits chez les Juifs par Moïse, mais notre Pâque à nous est le Christ. Le Christ, certes, en voulant observer la loi tout entière, a célébré encore l'ancienne Pâque, mais aussitôt après il a célébré notre Pâque... Il a appelé le pain son corps. Pain se dit chez vous panis, et chez nous artos. Ce dernier mot vient de airein, élever, et signifie le pain élevé au moyen du levain. Le pain sans levain est au contraire semblable à une pierre sans vie ou à de l'argile sèche ou à une brique. Moïse a ordonné aux Juifs la manducation annuelle du pain sans levain, symbole de la tristesse; mais notre Pâque est joyeuse, elle nous soulève au-dessus de la terre, comme le levain soulève le pain... ".

Il est donc clair que, pour les orthodoxes, la Pâque est festin parce qu’elle est fête, ce que l’on retrouvera à propos de la communion sous les deux espèces.
Mais l’importance attachée à ce point varie selon les auteurs orthodoxes.
Dans sa lettre au diacre Nicolas, Théophylacte, évèque d’Ochrid considère que le pain levé à une valeur symbolique qui rend son usage hautement préférable mais qu’il s’agit d’une question de tradition et non « d’un ordre venu d’en haut ».
A l’inverse, Syméon II, patriarche de Jérusalem, considère que l’usage du pain azyme est « une lourde erreur à laquelle il regrette de ne pouvoir appliquer la charité ».

Coté catholique, on considérait que l’usage du pain levé par les orthodoxes s’apparentait au manichéisme. "... comme les Manichéens, (les orthodoxes) déclarent entre autres choses que le pain fermenté est animé..." texte de l’anathème de 1054 rédigé par le légat du pape, le cardinal Humbert.
Il faut bien reconnaître que, encore maintenant, on ne voit pas très bien les fondements de ce rapprochement. Il faut dire qu’à l’époque, traiter quelqu’un de « manichéen » avait autant de force destructrice et désinformante que, de nos jours, le traiter de raciste, faschiste ou criminel de guerre. L’anathème se substitue là à l’argumentation.

L'église latine, a donc dématérialisé, déconcrétisé, "les saintes espèces", que les orthodoxes appellent « Saints dons », en leur donnant l'aspect d'une fine feuille de papier. Le côté comestible est totalement occulté.

Quoi qu’il en soit, on constate là, comme on l’a vu pour le filioque et pour la doctrine de la primauté-infaillibilité qu’il existe une rupture avec une tradition millénaire et que cette rupture est le fait de l’église latine.

A suivre jeudi 6 avril