jeudi, avril 06, 2006

Sœur prodigue (6)
Réflexions d'un fils de l'église romaine

Quelles sont donc ces doctrines contraires à la Foi qui feraient que l’église catholique romaine est hérétique ?

Le troisième point est celui de la célébration de l’Eucharistie que nous abordons au travers de trois éléments litigieux :
- l’usage, par les catholiques, du pain sans levain, dit pain azyme, (cf Sœur prodigue 5)
- la communion sous l’espèce du pain uniquement,
- l’absence ou plus exactement le déplacement de l’épiclèse.

La communion sous la seule espèce du pain est apparue au XIème siècle et s’est généralisée en un siècle.

Les récits des célébrations eucharistiques des premières communautés chrétiennes mentionnent explicitement la communion des fidèles sous les deux espèces du pain et du vin.

Ecoutons l’ homélie du Frère Jean-Philippe REVEL, le 2 juin 2002, en la paroisse Saint Jean de Malte (Aix en Provence) :

« Il y a une cinquantaine d'années, existait la fête appelée fête du Saint Sacrement, ou fête du Corps du Christ, ou encore en utilisant son titre latin, fête du "Corpus Christi". C'est seulement depuis le Concile de Vatican II qu'on a commencé à l'appeler « fête du Corps et du Sang du Christ ». Et ce n'est pas un hasard si le Concile de Vatican II a rendu aux fidèles la possibilité de communier non seulement au Corps du Christ qui est présenté sous la forme du pain, mais aussi au Sang du Christ qui est offert dans la coupe de vin. Ce n'est pas là une innovation, c'est le retour à la pratique primitive de l'Eglise. Le Christ Lui-même, à la dernière Cène, a dit à ses disciples : "Prenez et mangez en tous, ceci est mon Corps. Prenez et buvez en tous, ceci est mon Sang". C'est seulement vers la fin du Moyen Age qu'on a peu à peu perdu l'habitude de présenter aux fidèles la coupe de vin qui est le Sang du Christ. Cela, il faut bien le dire, par une sorte de paresse : c'est plus compliqué, il faut davantage de ministres, et aussi par un respect mal compris : on risque de renverser le vin consacré. Cela a été entériné de façon maladroite par le Concile de Trente qui a interdit aux fidèles la communion sous les deux espèces, malgré (ou à cause de ) la dissidence des Hussites de Bohème qui affirmaient qu'on ne pouvait recevoir la présence du Christ que si on ne communiait à la fois au pain et au vin, niant par là que le Christ soit entièrement présent sous chacune des espèces, ce que pourtant affirmait déjà la pratique primitive de l'Eglise qui, en certains cas exceptionnels, donnait la communion sous une seule espèce, par exemple pour la communion des malades (car il est clair qu'on ne pouvait garder dans le tabernacle le vin consacré qui se serait rapidement corrompu), et aussi pour la communion des tout petits enfants (à qui l'on donnait l'eucharistie dès leur baptême), car il est évident qu'un bébé ne peut manger une hostie et qu'on peut seulement passer entre ses lèvres le doigt qu'on a trempé dans le vin. La communion sous une seule espèce était donc, selon les cas, communion seulement au pain, ou équivalemment, communion seulement au vin.
Après plusieurs siècles, le Concile de Vatican II, estimant que les raisons de cette interdiction ne s'imposaient plus, a donc, à bon droit, voulu renouer avec la pratique ancienne exprimant la volonté explicite du Christ Lui-même.
Certes, en recevant le pain, nous recevons le Christ tout entier. Pourquoi donc communier à la fois au pain et à la coupe de vin ? Il ne s'agit pas de le recevoir davantage, mais de le recevoir autrement.
Et tout d'abord, le Christ a voulu instituer ce sacrement de l'eucharistie sous la forme d'un repas. Il a voulu nous inviter à sa table, que nous soyons ses commensaux. Un repas donc, où, comme dans tous les repas, on mange et on boit. Nourriture et boisson sont les éléments constitutifs naturels du repas. Plus précisément dans le cadre du repas juif, Jésus a choisi pour en faire le sacrement de l'eucharistie, les deux moments majeurs du repas : le geste par lequel le père de famille ouvre celui-ci en rompant le pain pour le partager entre les convives, et le geste final de la dernière coupe de vin par lequel le repas se conclut, l'un et l'autre geste étant d'ailleurs soulignés par une bénédiction solennelle prononcée par le père de famille. A la messe, il ne s'agit certes pas d'un repas ordinaire : le Christ se donne Lui-même à nous comme nourriture. Mais précisément, Il se donne comme nourriture et comme boisson, Il nous donne son Corps et son Sang.
Mais les choses sont un peu plus profondes et plus riches symboliquement. D'une part, en effet, le pain se présente comme l'aliment le plus commun, l'aliment de base, fondamental (du moins dans les civilisations méditerranéennes qui sont celles où Jésus a vécu et où s'est épanouie l'Eglise primitive). Nous donner son Corps sous la forme du pain, c'est affirmer que la présence du Christ est ce qui structure notre être et notre vie, que Jésus est le fondement et la base de tout ce que nous sommes. Il n'en va pas de même du vin : ce n'est pas la boisson la plus ordinaire et la plus commune. Si tel avait été le propos du Christ, Il aurait plutôt choisi l'eau. Le vin qu'il a choisi est la boisson de fête. C'est souligner que le repas n'est pas fait seulement pour se nourrir, pour s'alimenter, mais qu'il est aussi un partage, un partage de l'amitié et de la joie. Le vin, c'est la joie d'être ensemble, c'est le repas de noces, c'est l'exultation et l'ivresse comme celle de l'Esprit au jour de la Pentecôte. Ainsi communier à la coupe du Sang du Christ ne nous établit pas avec Lui dans la même tonalité de relation spirituelle.

Mais il y a plus encore. Pourquoi le Christ a-t-Il voulu nous donner son Corps et son Sang ? Pour nous, occidentaux du vingt et unième siècle, le sang n'est qu'un élément constitutif du corps parmi d'autres, au même titre que l'appareil digestif ou respiratoire, les organes locomoteurs ou le système nerveux. Il n'en va pas ainsi des sémites, que ce soit les juifs ou les autres peuples du Proche-Orient. Pour eux, le sang c'est l'âme. Comprenons bien : nos sommes les héritiers de la conception gréco-romaine pour qui l'âme est essentiellement l'organe de la pensée. Elle s'oppose au corps comme le spirituel au matériel, et c'est pourquoi tout en sachant que l'âme n'est nulle part, nous la situons spontanément dans le cerveau. Cela nous semble une évidence. Pourtant les sémites ne voient pas les choses de cette manière. Pour eux, l'âme est intimement liée au corps, c'est elle qui l'anime dans toutes ses activités. C'est l'âme qui donne au corps de respirer, de digérer, de se mouvoir, de se reproduire, de sentir, de parler, et bien entendu de penser et de vouloir. En un mot, l'âme est le principe de la vie du corps sous tous ses aspects, et c'est pourquoi à leurs yeux, l'âme se situe symboliquement dans le sang, précisément parce que le sang irrigue le corps tout entier, le pénètre et le traverse de toutes parts. C'est ce que dit expressément la Genèse, le premier livre de la Bible, quand après le Déluge, Dieu donne à l'homme comme nourriture tout ce qui possède la vie, animaux aussi bien que végétaux, précisant seulement :"Vous ne mangerez pas la chair avec son âme, c'est-à-dire le sang " "(Genèse 9, 4). C'est l'origine de la coutume commune à toutes ces civilisations, de manger "kasher", c'est-à-dire de ne consommer la viande qu'après l'avoir vidée de son sang, parce que celui-ci est sacré, en tant que principe de vie. Notons d'ailleurs que les premiers chrétiens ont, dans un premier temps, adopté cette manière de faire, puisque le Concile de Jérusalem, traitant de la conversion au Christ des païens, les dispense de la circoncision et des observances de la Loi juive, mais leur prescrit de "s'abstenir des viandes immolées aux idoles, et du sang" "(Actes 15, 20 et 29), prescription qui tombera ensuite en désuétude, mais dont on comprend pourquoi elle a d'abord semblé essentielle. Toujours est-il que le Christ, qui appartenait Lui-même à cette civilisation, quand Il a voulu donner aux disciples sa présence vivante sous forme de nourriture, leur a donné son Corps et son Sang, c'est-à-dire très exactement, son Corps et son Âme, sous la forme du pain et du vin. Il pourra dire :"Celui qui mange ma Chair et boit mon Sang demeure en moi, et Je demeure en lui. De même que Je vis par le Père, de même celui qui me mange et me boit, vivra lui aussi par moi" "(Jean 6, 56-57).
On comprend dès lors toute l'importance significative de la double communion. Elle seule exprime que nous participons à la totalité du Christ vivant, son Corps et son Âme (même s'il reste vrai qu'en cas de nécessité, la communion à une seule espèce suffit à nous communiquer le Christ total, car puisqu'Il est ressuscité, donc vivant, son Corps et son Âme ne sont pas séparables l'un de l'autre et s'impliquent mutuellement).
L'eucharistie ne nous fait pas seulement communier au Christ, mais plus précisément au Christ offert en sacrifice sur la Croix. C'est pourquoi manger le pain consacré, c'est recevoir le Corps du Christ "livré pour nous", son Corps crucifié, déchiré, offert en sacrifice pour nous. Et de même boire le vin, c'est recevoir le Sang du Christ "versé pour nous", c'est boire le Sang qui a coulé du côté transpercé du Christ. Et Saint Jean nous précise que du côté du Christ "il coula du sang et de l'eau" (Jean 19, 34) c'est la plus belle explication symbolique du fait qu'avant la consécration on mêle dans le calice de l'eau au vin. Un très vieille prière des liturgies mozarabes et gallicanes récitée à ce moment-là se réfère précisément à ce verset du quatrième évangile. Ce Sang du Christ versé pour nous, c'est l'Âme du Christ, c'est sa Vie, son Amour, car "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie, son sang, pour ceux qu'on aime" (Jean 15, 13). Les paroles de la consécration explicitent que ce Sang est versé "pour nous et pour la multitude en rémission des péchés" (Matthieu 26, 28). Communier au Sang du Christ, c'est communier à sa tendresse et à son pardon pour nous et pour les autres, c'est entrer dans le mouvement de son sacrifice offert pour nos péchés et ceux du monde entier (Jean 2, 2).

Remarque d’un lecteur orthodoxe à cette homélie :
« le Sauveur nous a ordonné de communier au Corps et au Sang - la liturgie de saint Jean Chrysostome appelle même cet ordre "le commandement salutaire" - et Il devait avoir de bonnes raisons de nous donner cette ordonnance; ce n'est pas la peine d'aligner des arguments pour justifier un ordre du Christ. »
C’est vrai que tout cela va sans dire. Mais pour les catholiques, il semble bien que ce soit mieux de le dire.

Ainsi donc, la communion au corps (uniquement) du Christ ce serait imposée dans l’Eglise catholique pour des raisons pratiques mais aussi pour marquer une résistance à des conceptions jugées hérétiques.
On retrouve là une forme de brutalité du magistère romain qui réagit à la dissidence par l’autorité sans tenir compte de pratiques liturgiques par ailleurs conformes à la tradition.

A suivre lundi 10 avril