jeudi, mai 04, 2006

Etapes d'un pélerinage (6)
II. Le monastère d’Aubazine (suite)
(1966-1977)

par l'Archimandrite Placide (Deseille)

Une expérience prophétique?

Pendant plusieurs années, une thèse soutenue par certains œcuménistes catholiques, sincèrement favorables à l’Orthodoxie, m’avait semblé séduisante. Vraie, elle aurait donné tout son sens à ce que nous tentions de vivre à Aubazine.
Selon ces théologiens — l’un des plus remarquables était le Père Louis Bouyer — l’Église catholique et l’Eglise orthodoxe n’ont jamais cessé d’être unies, malgré les apparences. Elles sont deux Églises locales, ou plutôt deux groupes d’Églises locales, qui réalisent chacune, d’une manière différente, mais équivalente, la plénitude de l’Église du Christ. Entre elles, il existe une brouille séculaire, fondée sur des malentendus, mais elles ne sont pas réellement séparées, elles n’ont jamais cessé de former, ensemble, l’unique Église visible du Christ.
Si on admet cette thèse, on peut aller jusqu’à dire que l’Église orthodoxe a gardé mieux que l’Église romaine certains aspects de la tradition originelle de l’Église, mais que l’Église catholique romaine n’a cependant rien abandonné ni modifié d’essentiel, et qu’elle a mieux développé que l’Église orthodoxe d’autres aspects de la vie chrétienne, notamment le sens missionnaire et le sens de l’universalité, tout en ayant su mieux s’adapter au monde moderne. Le rétablissement plénier de la communion, auquel aucun empêchement théorique ne s’opposerait, apporterait à l’une et à l’autre un enrichissement considérable, et permettrait à l’Église romaine de surmonter les difficultés de la période post-conciliaire.
Une expérience comme celle que nous menions à Aubazine prenait dès lors un grand intérêt et revêtait une signification en quelque sorte prophétique. Un bon nombre de nos amis catholiques, et peut-être certains de nos amis orthodoxes, avaient adopté, plus ou moins consciemment, cette façon de voir, que la levée de l’excommunication de 1054 et l’appellation d’Églises sœurs, souvent utilisée par Rome, semblait autoriser.
Peu à peu cependant, non sans souffrance et sans un déchirement intérieur, nous avons réalisé que cette conception était une illusion, généreuse, certes, mais en contradiction avec les données les plus certaines de l’ecclésiologie. Il n’est pas possible que deux Églises qui ne sont plus en communion sacramentelle depuis plus de mille ans, et dont l’une a défini comme dogmes de foi ce que l’autre rejette comme contraire à la foi apostolique, soient ensemble l’Église du Christ. Ce serait admettre que les Portes de l’enfer ont prévalu contre elle, que la division est entrée à l’intérieur de l’Église elle-même. Les Pères auraient été unanimes à rejeter une telle doctrine. Le fait, d’ailleurs, que l’Église catholique romaine nomme, depuis des siècles, des évêques catholiques, uniates ou latins, sur des sièges épiscopaux qui ont déjà un titulaire orthodoxe est un signe manifeste de la non-identité des deux Églises, même au plan local.

Dernières étapes.

Ce n’est que très progressivement que je parvins à la conviction que l’Église orthodoxe est l’Église du Christ en sa plénitude, et que l’Église catholique romaine en est un membre séparé. Un tel cheminement était sans doute plus facile pour des hommes plus jeunes, ou moins insérés que je l’étais dans l’Église romaine. Chez un catholique de ma génération, l’idée de la primauté pontificale était fortement enracinée. D’autre part, à la Trappe, j’avais encore connu la tradition latine dans une de ses expressions les plus pures, bien sauvegardée jusqu’à une date très récente. J’avais aussi connu des moines, des religieuses, des chrétiens fervents qui rayonnaient d’une vie spirituelle profonde. La vie de beaucoup de saints catholiques m’était familière; leur sainteté me paraissait indubitable, et proche de celle des saints orthodoxes. Je percevais, et j’aimais, tout ce qu’il y avait de christianisme authentique, - je serais tenté de dire maintenant: de réelles survivances orthodoxes - chez les catholiques romains.
Pourtant, vers la fin de l’année 1976, la certitude s’était imposée à mes frères d’Aubazine et à moi-même que nous ne pouvions plus hésiter. Nous devions envisager notre entrée dans l’Église orthodoxe. Fallait-il le faire rapidement, ou attendre des circonstances favorables? Des objections se présentaient. Nous étions assez connus dans le monde catholique. Notre monastère exerçait un rayonnement modeste, mais réel. N’était-il pas préférable, pour le moment, de rester parmi les catholiques romains, pour les aider à retrouver leurs racines, à retourner aux sources communes des deux traditions? Cette attitude n’était-elle pas plus prudente, plus conforme aux exigences de la charité, plus propre à favoriser l’union des chrétiens? N’était-ce pas, d’ailleurs, le seul moyen de sauvegarder l’existence même de notre monastère d’Aubazine, et donc de continuer l’œuvre entreprise?
Mais comment rester, en toute loyauté, membres de l’Église catholique, et donc continuer à en professer extérieurement tous les dogmes, alors que nous avions la conviction que certains de ces dogmes s’écartaient de la Tradition de l’Église? Comment continuer à participer à la même eucharistie, alors que nous avions conscience de diverger dans la foi ? Comment rester à l’extérieur de l’Église orthodoxe, hors de laquelle il ne pourrait assurément pas y avoir de salut et de vie dans l’Esprit pour ceux qui, l’ayant reconnue comme l’Église du Christ, se refuseraient à y entrer pour des motifs humains ? Céder à des considérations de diplomatie œcuménique, d’opportunité, de commodité personnelle, eût été, dans notre cas, chercher à plaire aux hommes plutôt qu’à Dieu, et mentir à Dieu et aux hommes. Rien n’aurait pu justifier cette duplicité.
Où convenait-il que nous fussions reçus dans l’Église ? Nous savions que la situation de l’Église orthodoxe en France est délicate, que ses évêques doivent tenir compte de la présence d’une Église catholique fortement majoritaire, et entretenir avec sa hiérarchie d’aussi bons rapports que possible. Nous redoutions que notre entrée dans l’Orthodoxie ne suscite une forte opposition dans certains milieux catholiques, et que cela ne porte préjudice à l’Église orthodoxe en France. La suite des événements nous a d’ailleurs donné raison sur ce point, bien au-delà de nos prévisions. Plusieurs personnalités orthodoxes consultées alors ne nous ont pas caché qu’il serait en effet opportun que notre réception ait lieu hors de France.
Au cours des années précédentes, nous avions fait divers voyages dans des pays orthodoxes: Roumanie, Serbie, Grèce et Mont-Athos. Nous ne songions pas alors à entrer dans l’Église orthodoxe, mais nous voulions acquérir une connaissance directe de l’Orthodoxie et nous initier à sa vie liturgique et monastique. La Roumanie nous avait particulièrement attirés, par l’alliance et la compénétration que nous y avions constatées entre un monachisme très vivant, qui comptait des personnalités spirituelles remarquables, et un peuple animé d’une foi et d’une piété profondes. Mais la situation intérieure du pays ne nous semblait pas permettre, maintenant que se posait le problème de notre réception dans l’Église orthodoxe, l’établissement d’un lien canonique entre nous et cette Église, qui nous est toujours restée très chère. Un ensemble de circonstances, où il nous eût été difficile de ne pas voir la main de Dieu, nous ouvrit les portes du monastère de Simonos Petra, au Mont Athos.
Notre décision prise, j’étais allé voir, le 2 avril 1977, l’évêque catholique de Tulle, Mgr. Brunon, de qui nous dépendions. Un autre membre de notre communauté m’accompagnait. L’évêque nous écouta longuement, avec une réelle bienveillance. Il reconnaissait que notre décision n’avait pas été prise à la légère, mais était intervenue au terme de longues années de prière et de réflexion. Il ajoutait qu’à son point de vue, nous ne méritions ni blâme ni reproches, mais qu’il faudrait agir avec prudence et discrétion pour éviter tout étonnement et tout trouble autour de nous. Il espérait même que notre démarche pourrait être comprise et acceptée par Rome, espoir que les faits devaient rapidement démentir. Il pensait lui aussi qu’il était préférable que nous soyons reçus dans l’Église orthodoxe en Grèce ou à la Sainte-Montagne, et non en France, pour éviter de susciter d’inutiles problèmes.
A sa demande, nous nous rendîmes peu après à Rome, pour nous entretenir avec le cardinal Paul Philippe, alors Préfet de la Congrégation pour les Églises orientales unies à Rome. Le 14 avril, nous étions reçus par lui. Il était très bien disposé à notre égard. Mais nous vîmes tout de suite que le problème de fond ne pourrait être abordé. Il nous dit: «Pour ma part, je crois qu’il n’y a aucune divergence réelle de foi entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe. Vous pouvez adopter toute la doctrine orthodoxe, tout le rite orthodoxe, toute la spiritualité et la vie monastique orthodoxe, tout en restant unis à Rome» Et il nous assura qu’il était disposé à nous octroyer les plus grandes facilités pour que nous puissions poursuivre notre expérience à Aubazine, dans le cadre de l’Église catholique. Mais la question n’était plus là, et nous ne pouvions nous engager dans cette voie.
Dans la suite, l’évêque de Tulle adopta à notre égard une attitude beaucoup moins conciliante, et nous mit en demeure de quitter les locaux que nous avions nous-mêmes construits à Aubazine. Il intervint dans ce sens auprès des instances œcuméniques catholiques et des autorités orthodoxes.
A la même époque, nous étions allés voir le Père Abbé de Belle-fontaine, Dom Emmanuel Coutant, qui demeurait mon supérieur canonique, pour lui expliquer notre décision. Il en fut surpris, et nous dit nettement et franchement qu’il ne pouvait que la désapprouver. Mais il ajouta qu’il respectait notre conscience, se refusait à nous condamner et tenait à garder avec nous les relations les plus confiantes et les plus fraternelles. Dans la suite, il ne se départit jamais de cette attitude pleine de franchise et de charité évangélique.