lundi, mai 08, 2006

Etapes d'un pélerinage (fin)
III. Le Mont-Athos et l’Église en France (Depuis 1978)



par l'Archimandrite Placide (Deseille)

Le Mont Athos.

Nous partîmes peu après pour la Sainte-Montagne. Notre connaissance de l’Église orthodoxe et de son monachisme était encore extérieure et insuffisante. La possibilité de recevoir dans un monastère une sérieuse initiation à ce genre de vie était une grâce inappréciable. Simonos Petra était remarquable tant par la personnalité spirituelle de son higoumène que par la jeunesse et l’élan spirituel de sa communauté. Plusieurs fois, des moines catholiques y avaient été reçus très fraternellement, et les problèmes et les réalités de l’Occident y étaient particulièrement bien connus et compris.
Notre premier séjour à l’Athos remontait au printemps 1971. On ne parlait alors en Occident de la Sainte-Montagne qu’en termes de déclin et de décadence, et il ne manquait pas de voix pour prédire l’extinction complète du monachisme athonite dans un très proche avenir.
Ce premier voyage nous avait déjà permis de percevoir que les catégories de «déclin», ou, à l’inverse, de «renouveau», sont assez inadéquates quand on parle du monachisme orthodoxe. Ils évoquent surtout l’aspect extérieur, sociologique et statistique, des choses. Mais l’essentiel est la vie profonde, qui échappe aux investigations de cet ordre. Il y avait eu, certes, une baisse considérable des effectifs. Elle était due, en ce qui concernait les Slaves, aux conséquences de l’instauration du régime soviétique en Russie, et, en ce qui conœrnait les Grecs, à l’exode forcé de 1922, qui avait ruiné la florissante chrétienté grecque d’Asie Mineure, puis à la deuxième guerre mondiale et à la guerre civile. Mais, en 1971, cette diminution du nombre des moines était stabilisée, et la remontée se dessinait. Elle allait ensuite s’accélérer, à un rythme inespéré. Grâce à l’arrivée de très nombreux novices et jeunes moines, les monastères qui ne comptaient plus que quelques vieillards allaient reprendre vie les uns après les autres.
Il faut préciser que ces jeunes moines, que l’on rencontre partout aujourd’hui sur l’Athos, ne prétendent aucunement y renouveler ou y changer en quoi que ce soit la vie monastique. Au contraire, leur tendance est plutôt de reprendre les formes de vie les plus traditionnelles et les plus rigoureuses, en abandonnant les mitigations de l’idiorythmie. Ils ne veulent être que des disciples, et ils bénéficient de l’expérience de Pères spirituels de très grande valeur, qui n’ont jamais manqué sur la Sainte-Montagne.
On connaît en France, grâce au livre du Père Sophrony, le Staretz Silouane, qui vécut à l’Athos de 1892 à 1938. Mais à la même époque, il existait sur l’Athos un bon nombre de moines qui ne lui cédaient en rien par l’intensité de leur vie spirituelle. Plusieurs monastères sont maintenant dirigés par des Pères spirituels formés eux-mêmes par un hésychaste mort en 1959, le Père Joseph, dont d’admirables Lettres spirituelles ont été publiées en Grèce.
On reproche souvent aux moines du Mont Athos leur opposition à l’œcuménisme, et on les accuse volontiers de sacrifier la charité à la vérité. Il nous fut aisé de constater, dès notre premier voyage, alors que nous étions encore catholiques romains et que la pensée de devenir orthodoxes nous était tout-à-fait étrangère, combien les moines de l’Athos savent allier une charité très délicate et pleine d’attentions envers les personnes, quelles que soient leurs convictions et leur appartenance religieuse, à l’intransigeance doctrinale. A leurs yeux d’ailleurs, le total respect de la vérité est l’un des premiers devoirs que leur impose la charité envers autrui.
Ils n’ont aucune position doctrinale particulière, et professent simplement la foi de l’Église orthodoxe: «L’Église est une. Cette Église une et vraie, qui garde la continuité de la vie ecclésiale, c’est-à-dire l’unité de la Tradition, est l’Orthodoxie. Admettre que cette Église une et vraie, à l’état pur, n’existe pas sur terre et qu’elle est partiellement contenue dans les différentes ‘branches’, ce serait (...) ne pas avoir foi en l’Église et en son Chef (2l). »
Simplement, les Athonites tiennent à ce que cette conviction s’inscrive dans les faits. Ils ne peuvent approuver des comportements ou des paroles qui sembleraient impliquer une reconnaissance pratique de la théorie des «branches ». L’unité des chrétiens, qui leur tient à cœur autant qu’à quiconque, ne peut se réaliser que par l’accession des non-orthodoxes à l’intégrité et à la plénitude de la foi apostolique. Elle ne saurait être le fruit de compromis et d’efforts nés d’une aspiration humaine et naturelle à l’unité entre les hommes, qui ferait bon marché du dépôt confié à l’Église. En matière d’œcuménisme comme de vie spirituelle, l’attitude de l’Athos est faite de sobriété et de discernement. Il faut savoir filtrer aussi bien les élans de la sensibilité que les raisonnements de l’esprit, et surtout renoncer à «plaire aux hommes », si l’on veut plaire à Dieu et entrer dans son Royaume.

La question du baptême.

Au cours des premiers entretiens que nous avions eus, au sujet de notre entrée dans l’Orthodoxie, avec le Père Emilianos, Higoumène de Simonos Petra, celui-ci ne nous avait pas caché qu’à ses yeux, le mode normal et le plus indiqué d’entrer dans l’Église orthodoxe était le baptême. Je n’avais jamais réfléchi à cet aspect de l’ecclésiologie orthodoxe, et, sur le moment, j’en fus très surpris. J’étudiais soigneusement le problème, à partir des sources canoniques et patristiques. Plusieurs articles écrits par des théologiens ou des canonistes catholiques ou orthodoxes me parurent très éclairants (22).
Après mûr examen de la question, et avec le plein accord de notre Higoumène, il fut donc décidé, le moment venu, que notre entrée dans l’Église orthodoxe se ferait par le baptême. Le fait a suscité ensuite, dans des milieux catholiques ou orthodoxes peu au courant de la tradition théologique et canonique de l’Église grecque, étonnement et parfois indignation. De nombreuses informations inexactes ayant été diffusées à ce sujet, il me semble nécessaire de donner ici quelques indications historiques et doctrinales qui aideront à bien interpréter les faits.
Dès le IIIe siècle, deux usages se trouvaient en présence dans l’Église pour la réception des hétérodoxes: la réception par l’imposition des mains (ou par la chrismation), et la réitération du rite baptismal déjà reçu dans l’hétérodoxie. Rome n’admettait que l’imposition des mains, et condamnait vigoureusement la réitération du baptême des hérétiques. Les Églises d’Afrique et d’Asie tenaient au contraire pour la seconde pratique, dont les plus fervents défenseurs étaient St Cyprien de Carthage et St Firmilien de Césarée. Ils insistaient sur le lien qui existe entre les sacrements et l’Église. Pour eux, un ministre qui s’écartait de la profession de foi de l’Église s’écartait en même temps de l’Église elle-même, et ne pouvait plus en détenir les sacrements authentiques.
A partir du Ive siècle, la doctrine romaine sur la validité des sacrements des hétérodoxes, soutenue par l’autorité, exceptionnelle dans tout l’Occident, de St Augustin, s’imposa à l’ensemble de l’Église latine, du moins en ce qui concerne le baptême, car la question de la validité des ordinations sacerdotales reçues dans l’hétérodoxie ne fut communément admise en Occident qu’au XIIIe siècle.
En Orient au contraire, grâce surtout à l’influence de St Basile, l’ecclésiologie et la théologie sacramentaire de St Cyprien ne cessèrent jamais d’être considérées comme plus conformes à la tradition et à l’esprit de l’Église que la doctrine de St Augustin. La réception des hétérodoxes par le baptême restait la norme idéale (acribie); cependant, tenant compte de la pratique des Églises où l’on reconnaissait le baptême des hétérodoxes qui ne niaient pas les fondements mêmes de la foi (la doctrine trinitaire), on acceptait, quand des raisons d’économie (c’est-à-dire de condescendance envers la faiblesse humaine) le demandaient, de les recevoir par l’imposition des mains ou la chrismation.
Le principal fondement canonique de la non-reconnaissance en acribie des sacrements des hétérodoxes est le 46e canon apostolique, qui déclare: «L’évêque, le prêtre ou le diacre qui a reconnu le baptême ou l’oblation des hérétiques, nous prescrivons qu’il soit déposé.» Ces canons apostoliques, confirmés par le Vie concile œcuménique (in Trullo), constituent la base du droit canonique orthodoxe. La pratique de l’économie dans certains cas s’autorise du canon! de St Basile le Grand.
A une époque tardive (XVIIe siècle), l’Église orthodoxe russe subit une très forte influence latine, et se rallia partiellement à la thèse augustinienne. Elle décida alors de recevoir les catholiques dans l’Orthodoxie seulement par la confession et une profession de foi. Du point de vue de la théologie orthodoxe traditionnelle, ceci ne peut être admis que comme un recours très large au principe de l’économie.
Ainsi s’expliquent les contradictions apparentes que l’on peut relever dans les textes canoniques des Conciles et des Pères, ainsi que dans la pratique des Églises orthodoxes à travers les siècles. En ce qui concerne la pratique actuelle, la réception des catholiques par le baptême est prescrite très clairement par le Pidalion, recueil canonique officiel des Églises de langue grecque, où le texte des canons est accompagné de commentaires de St Nicodème l’Hagiorite, d’une très grande autorités Pour les territoires relevant du Patriarcat de Constantinople, le décret prescrivant la rebaptisation des catholiques n’a jamais été aboli. Quant à l’Église de Grèce, «ceux qui veulent embrasser l’Orthodoxie doivent être invités à la rebaptisation et seulement là où c’est irréalisable, ils peuvent être reçus par l’onction du Saint Chrême (23).»
L’Athos est une contrée où ne vivent que des moines, qui doivent tendre par état à réaliser le mieux possible toutes les exigences de la vie chrétienne et de la tradition de l’Église. Ils n’exercent aucune activité pastorale, et ne cherchent pas à exercer un quelconque prosélytisme, c’est-à-dire à attirer à l’Orthodoxie des adeptes par des voies de facilité. Il est donc normal qu’ils s’en tiennent, quant à eux, à l’acribie, sans blâmer pour autant ceux qui, placés dans des conditions différentes, recourent à l’économie.
La vocation de l’Athos est l’acribie en tous les domaines; il est normal que les non-orthodoxes qui y deviennent moines y soient reçus par le baptême. Les moines de l’Athos n’en sont pas pour autant des hommes portés à toujours condamner les autres, faisant prévaloir la sévérité sur la miséricorde et attachés à un rigorisme étroit. Le problème se situe à un tout autre niveau.
On a écrit qu’en nous «imposant » un nouveau baptême, les moines de l’Athos nous ont contraints à nier et à bafouer tout notre passé de moines catholiques. On a écrit aussi, à l’inverse, que nous avions demandé le baptême, contrairement au désir de notre higoumène, pour plaire à la fraction la plus rigoriste des moines de l’Athos (24).
Ces affirmations ne correspondent en rien à la réalité. En fait, les moines de l’Athos ne nous ont rien imposé: ils ne nous ont pas obligés à devenir moines de l’Athos, et ils nous laissaient parfaitement libres d’être reçus dans l’Orthodoxie, ailleurs, d’une autre manière. Nous n’avons pas non plus cherché à plaire à qui que ce soit. Mais puisque nous avions choisi, comme il a été dit plus haut, de devenir moines du Mont Athos, nous ne pouvions qu’entrer dans les vues des hommes que nous reconnaissions pour nos Pères et nos frères, et dont la pensée nous était parfaitement connue. Nous avons librement demandé à être reçus par le baptême, en plein accord avec notre higoumène, parce que cette démarche nous paraissait normale et nécessaire à l’Athos, théologiquement juste et canoniquement légitime. Ce n’était pas «renier» notre baptême catholique reçu au nom de la Trinité, mais confesser que tout ce qu’il signifiait s’accomplissait en plénitude par notre entrée dans l’Église orthodoxe. Ce n’était pas nier la communion réelle qui existe entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique sur une grande partie de la doctrine et de la pratique sacramentaire: mais c’était reconnaître que cette communion dans la foi n’est pas parfaite, et que, dès lors, selon la plus exacte théologie orthodoxe, les sacrements catholiques ne peuvent pas être purement et simplement reconnus par l’Église orthodoxe.
On m’a demandé quel jugement rétrospectif nous portions sur les sacrements que nous avions administrés nous-mêmes quand nous étions prêtres de l’Église romaine. Je dirai simplement que l’Église orthodoxe parle plus volontiers d’«authenticité» et de «légitimité», en matière sacramentelle, que de «validité». Seuls les sacrements administrés et reçus dans la communion de l’Église orthodoxe sont «authentiques» et «légitimes», et selon l’ordre normal des choses, la validité, la communication effective de la grâce, dépend de cette légitimité. Mais le Saint-Esprit est libre de ses dons, et il peut les communiquer sans passer par les voies normales du salut, là où il trouve des cœurs bien disposés. St Grégoire le Théologien disait que «de même que beaucoup des nôtres ne sont pas avec nous, parce que leur vie les sépare du corps commun, ainsi par contre beaucoup de ceux qui nous sont extérieurs nous appartiennent, eux dont les mœurs devancent la foi et à qui ne manque que le nom, alors qu’ils possèdent la réalité elle-même»; et il citait le cas de son propre père, avant sa conversion, «rameau étranger si l’on veut, mais par sa vie attaché à nous» (PG. 35, col. 992). Nous ne pouvons donc qu’abandonner cette question, avec une entière confiance, à la miséricorde de Dieu.

Retour en France.

Nous fûmes reçus dans l’Église orthodoxe le 19 juin 1977. Quelques mois plus tard, le 26 février 1978, nous devenions moines de Simonos Petra. Nous avions dit à notre higoumène que nous étions également disposés .à rester sur la Sainte Montagne, ou à rentrer en France, nous en remettant à sa décision. Il jugea préférable que nous nous établissions en France. Ainsi naquirent deux metochia (annexes) de Simonos Petra, l’un à Martel, sur le causse du Quercy, l’autre en Dauphiné, dans une vallée profonde du Vercors.
En raison de leur statut de metochion, ces deux monastères dépendent directement de Simonos Petra, qui, comme tous les monastères athonites, relève du Patriarcat Œcuménique. L’activité extérieure éventuelle des moines s’exerce dans le cadre de la Métropole Orthodoxe Grecque de France, avec la bénédiction de Mgr Mélétios, avec qui nous entretenons des relations étroites et très confiantes.

La situation de l’Église orthodoxe en France.

Entrés dans l’Église orthodoxe, nous n’avons pas été surpris de ne pas y trouver une organisation extérieure exemplaire, parallèle à celle de l’Église catholique. Au cours d’une visite à Belgrade, un peu avant notre entrée dans l’Église, un évêque serbe nous avait dit: «L’Église vous donnera sans doute une impression de pagaille. N’en soyez pas étonnés. C’est inévitable, si l’on veut laisser le Saint-Esprit libre d’agir, et ne pas se substituer à lui.» C’est l’image que donnait déjà l’Église des Pères. Les choses ont changé dans l’Église latine avec les progrès de la centralisation romaine, mais c’est là un autre problème.
La situation avec laquelle nous nous trouvions confrontés en France est rendue plus complexe encore par le fait que l’Église orthodoxe s’y est implantée à la faveur des diverses émigrations russes et grecques. Il en a résulté une pluralité de juridictions sur un même territoire, qui est une grave anomalie canonique. Les particularismes nationaux qui ont marqué assez fortement les différents groupes sont une autre anomalie, liée d’ailleurs à la précédente. Mais nous sommes là en présence d’un fait, commun à toutes les diasporas, et il serait utopique de prétendre y remédier rapidement. Dans des conditions difficiles, la multiplicité des juridictions présente aussi des avantages, et peut contribuer à la préservation d’une authentique liberté spirituelle.
Les juridictions ne sont, fondamentalement, que des diocèses, qui ont le défaut d’être localement imbriqués les uns dans les autres, mais qui sont tous l’Église du Christ. Le fait qu’ils relèvent d’Églises-mères différentes n’y change rien. Dans chaque paroisse où la divine Liturgie est célébrée, c’est l’Église de Dieu qui est présente; il faut en être conscient avant tout, et ne pas faire des appartenances juridictionnelles des cloisons étanches. Quand St Irénée célébrait à Lyon, ce n’était pas l’église de Smyrne qui était représentée; la communautê rassemblée, composée de commerçants grecs et de néophytes gaulois, était simplement l’Église de Dieu à Lyon. Si l’on parvient un jour à unifier toutes les paroisses orthodoxes en France sous l’autorité d’un unique archevêque, et à établir des diocèses territoriaux, ce sera certainement un bien, car la situation redeviendrait conforme aux saints canons. Mais, en définitive, cette Église unifiée dans sa structure ne sera pas davantage «l’Église de France», ou plutôt «l’Église de Dieu en France», que la mosaïque juridictionnelle actuelle. Et une autonomie prématurée ne serait pas sans périls.
Ce qui importe avant tout, c’est d’avoir le sens et l’amour de l’unité de l’Église. Entre Orthodoxes, il est inévitable, et il est même sain, qu’il y ait des divergences d’opinions et de tendances. Mais dès lors que ces divergences ne portent que sur des points secondaires et ne mettent en cause ni la foi, ni la discipline fondamentale de l’Église, elles ne doivent jamais entraîner des inimitiés, des exclusions, encore moins des ruptures de communion.
Notre position de moines de l’Athos en France a l’avantage de nous placer en dehors de certains antagonismes juridictionnels. L’Athos a depuis des siècles une vocation inter-orthodoxe. Des moines de nationalités très diverses s’y côtoient, dans le sentiment d’une commune appartenance au «Jardin de la Mère de Dieu». Nous aimerions que notre présence en France soit ainsi un facteur d’union et de convergence spirituelle entre Orthodoxes d’origine diverse.


Un vieux moine de la Sainte Montagne nous avait dit un jour: «Vous n’êtes pas des catholiques romains convertis à l’Orthodoxie grecque. Vous êtes des chrétiens d’Occident, des membres de l’Église de Rome, qui rentrez en communion avec l’Église universelle. C’est beaucoup plus grand et beaucoup plus important.» Et, tandis qu’il disait cela, de grosses larmes coulaient sur ses joues... Certes, nous nous sommes bien «convertis», en ce sens que nous sommes passés de l’Église romaine, envers laquelle nous gardons une immense gratitude pour tout ce que nous avons reçu au sein de nos familles et de ce peuple chrétien qui nous a si longtemps portés, — à l’Église orthodoxe.
Mais cette Église orthodoxe n’est pas une Église «orientale», une expression orientale de la foi chrétienne: elle est l’Église du Christ. Sa tradition fut la tradition commune de tous les chrétiens pendant les premiers siècles, et en entrant en communion avec elle, nous ne faisions que revenir à cette source. Nous n’avons pas «changé d’Église»: nous n’avons fait que passer d’un rameau séparé de l’unique Église à la plénitude de celle-ci.
Nous nous sentons pleinement du nombre de ces chrétiens d’Occident qui «en demandant à être reçus dans l’Église orthodoxe n’ont cependant pas renié ce qui, en Occident, et plus particulièrement en leur patrie, avant et depuis les séparations et le schisme, porte la marque de l’Esprit de Dieu qui souffle où il veut (25).»
Moines orthodoxes appelés à vivre en terre de France de la tradition de la Sainte Montagne, nous savons que la mission du moine «n’est pas de faire quelque chose par ses possibilités, mais de porter par sa vie le témoignage que la mort a été vaincue. Et cela, il ne le fait qu’en s’enterrant lui-même comme un grain dans la terre (26).»


(21) S. Boulgakov, L’Orthodoxie, Lausanne, 1980, p. 101-102.
(22) Cf. notamment l’excellente étude de Y. Congar sur «I’Économie»: «Les théologiens orthodoxes, à l’exception de quelques-uns, (...) en restent à une affirmation massive selon laquelle il n’y a vraiment sacrements que dans l’unique Église... Cette position (...) semble bien approcher d’une position commune et traduire un fond traditionnel de la pensée orthodoxe» (Y. Congar, Propos en vue d’une théologie de l'«Économie» dans la tradition latine, dans «Irenikon», 1972, p. 180 et 183). L’auteur anonyme de l’éditorial de ce même numéro d’Irenikon soulignait judicieusement les limites de la théologie augustinienne qui a prévalu en Occident, en ce qui concerne les sacrements des hétérodoxes:
«Depuis le XIIIe siècle, une erreur d’optique a détaché, chez nous, les sacrements de l’ecclésiologie. Ce fait nous paraît être l’aboutissement logique de la lente évolution des positions assumées par l’Occident depuis la lutte contre le donatisme. Progressivement, la théologie du Saint-Esprit en a fait les frais jusqu’à une élimination presque complète de son rôle dans la relation entre les sacrements et l’Église. Vatican II a essayé d’y remédier. Très timidement. Quelquefois maladroitement, avec plus de bonne volonté que de vision d’ensemble» (I.e., p. 153-154). On peut dire en tout cas que, dans l’ensemble de la tradition, depuis le IIIe siècle, il n’a jamais existé une unanimité en faveur de la reconnaissance des sacrements des hétérodoxes; et dans les églises non-latines, c’est bien plutôt la position opposée qui a prévalu. Cf. aussi P. L’Huillier, Les divers modes de réception dans l’Orthodoxie des Catholiques romains, dans « Le Messager orthodoxe », n° 82, 1979/1, et id., Économie ecclésiastique et réitération des sacrements, dans «Irénikon », 1937, p. 228-247 et 338-362.
(23) P. L’Huillier, art. cit., p. 22 et note 25.
(24) Cette «information» a été diffusée par une note confidentielle adressée par le «Secrétariat monastique» aux monastères catholiques francophones; il s’agit du motif qui aurait incité «le Père Placide et ses compagnons» à demander le baptême contre la volonté de leur higoumène (!): «En agissant de la sorte, ceux-ci auront sans doute voulu se concilier les faveurs de la patrie intégriste du monachisme athonite, dont ils pouvaient redouter une attitude de réserve critique, voire même d’hostilité» (Bulletin du Secrétariat monastique, Octobre 1977).
(25) E. Behr-Sigel, dans « Contacts», n°45 (1964/1), p.49.
(26) Archimandrite Basile, Higoumène de Stavronikita, dans «Contacts», n°89 (1975/ 1), p. 101.