mercredi, mai 03, 2006

La question copte interpelle l'Europe
JG Malliarakis

Commençons ces lignes par un constat de carence personnelle : j'ai forcément mal lu le site de la présidence de la république française. J'y ai certes trouvé la Lettre de condoléances de M. Chirac, adressée à M. Mohamed Hosni Moubarak, président de la République arabe d'Egypte, à la suite des attentats ayant frappé la ville de Dahab, en date du 25 avril. Je n'ai rien trouvé à propos des trois attentats commis le 14 avril dans des églises de la veille symbolique d'Alexandrie.
Pourtant le 20 avril, au Caire le même Chirac prononçait un discours devant la communauté française établie en Egypte ; et encore un autre à Chourouq à l'Université française d'Egypte. Le mot copte n'y figure pas.

M. Chirac n'a certainement pas lu le Quatuor d'Alexandrie, puisque l'auteur est anglo-saxon. Il cite Champollion, et il parle de dialogue des cultures mais il ignore peut-être que le Coran n'a été écrit, pardon : dicté, dans aucune des trois langues de la pierre de Rosette.

Les attentats islamistes, en effet, commis le 14 avril à Alexandrie contre des églises coptes n’ont pas "seulement" fait un mort et cinq blessés parmi les pacifiques fidèles de cette communauté chrétienne : ils interpellent d’abord la faiblesse de l’Occident, et la "nullité" — pour une fois le mot est à sa place — de cette Europe institutionnelle, cette Europe des gros États, qui osent parler de Paix sans connaître le vrai sens de ce mot.

Sur les bases de données, de la CIA la population actuelle de l’Égypte est évaluée actuellement à 79 millions de personnes.
De manière un peu arbitraire l’information américaine considère que 98 % des habitants de ce pays appartiendraient à « l’ethnie égyptienne », le reste se partageant entre une poussière d’apports berbères, bédouins, français, anglais, grecs, italiens, arméniens, etc.

Autrement dit, non seulement le partage entre le Delta du Nil et la Haute Égypte et les portes de la Nubie, observable à l’œil nu pour le plus ingénu des touristes, comme immuable depuis l’Antiquité pharaonique, n’est pas pris en compte par les fonctionnaires du renseignement occidental, mais il est posé en principe que les minorités religieuses du pays ne forment pas une nation distincte. — Sur ce dernier point tout le monde est d’accord.

Les Coptes, principal groupe chrétien égyptien représentent aujourd’hui 9 % de la population, environ 7 millions de personnes, les autres chrétiens comptant pour environ 1 %. Il s'agit numériquement de la plus importante population chrétienne du Proche Orient.
En dehors du fait qu’ils sont en général d’un niveau intellectuel et économique supérieur à celui du reste de la nation égyptienne ; les Coptes d’Égypte, élites du pays, appartiennent globalement, au même peuple que les musulmans. Ils se veulent éventuellement « plus égyptiens » que leurs compatriotes. Leur langue liturgique dérive de l'égyptien démotique de l’Antiquité. Et, depuis des siècles, et depuis l’invasion arabe (démographiquement superficielle) du VIIe siècle, et, aux époques de domination des fatimides venus du Maghreb, des ayoubides venus de Syrie, des mamelouks venus de Turquie, etc, ils ne se sont pas, par définition, mélangés, la loi coranique étant très stricte sur ce point, avec aucun des conquérants musulmans étrangers.

Ce point n’est nullement anecdotique. Dans la plupart des pays à majorité musulmane, les islamistes se réfèrent à une sorte de « complexe identitaire » qui rejetterait les minorités chrétiennes, juives ou païennes (zoroastriens de Perse, yézidis du Kurdistan, etc.) comme plus ou moins « étrangères ». C’est toujours ridicule en définitive et c'est surtout odieux. Car la plupart de ces religions sont implantées, dans les pays considérés, depuis des temps immémoriaux et antérieurement à l’islam. Celui-ci n’est d’ailleurs devenu majoritaire que de façon tout à fait tardive : « l’âge d’or de la civilisation arabe » est en général caractérisé par l’existence de majorités chrétiennes dans la population civile, les musulmans détenant surtout le monopole du sabre. Pour des raisons fiscales, la conversion à l'islam a ruiné les économies.

Dans le cas de l’Égypte l’exemple copte est indiscutable.
Ce que les islamistes leur reprochent ce n’est pas seulement d’être plus instruits, plus travailleurs et moins parasitaires, ce qui est évidemment insupportable aux yeux de l’obscurantisme prédateur : c’est d’être plus ouverts à l’Occident.

Un point doit être éclairci au sujet de ce dernier concept : sur les fiches de la CIA il est indiqué que les élites égyptiennes parlent couramment l’anglais « et le français ». L’Occident tel que les Égyptiens le connaissent en général, et les Coptes en particulier, ce ne sont pas seulement « les Anglo-saxons ». Pour les Égyptiens en général et les Coptes en particulier, la France cela compte beaucoup. Cela comptait.

Or, la France mène encore une politique étrangère définie par les gens « très intelligents » du quai d’Orsay. Il ne faut pas dire qu’ils n’ont pas changé depuis Gobineau, Paul Morand ou « la fin des ambassades » de Roger Peyrefitte. Ils sont pires : l’ENA est passée par là, 60 ans de lecture du Monde, de catho-progressisme, de certitudes bien-pensantes de gauche : les amitiés traditionnelles de la France, cela ne compte pas – les élites parlant français cela devient suspect dès lors qu’éventuellement ce soient des « ennemis de classe », voire (pire encore) des « agents économiques anglo-saxons ».

Dans l’affaire des menaces grandissantes contre les Coptes, les Français, pardon : les « Français officiels » se sont une fois de plus ridiculisés, pour ne pas dire : déshonorés.

Comment « le Figaro » du 17 avril recense-t-il les attentats anticoptes d'Alexandrie ? Le titre est clair, dans son ambiguïté : ce sont des « incidents entre Coptes et Musulmans ».

M. Chirac vient-il la semaine suivante rencontrer Moubarak. Qu’est-il dit officiellement du droit des Coptes par le représentant officiel du « pays des Droits de l’homme » ? Rien. Ni au Caire ni à Paris.

Une rumeur publique invérifiable fait de l’épouse du chef de l’État une coreligionnaire de sainte Bernadette. Qu’a-t-elle dit ? Rien. Ni au Caire ni à Paris, ni en Corrèze.

Or, on doit bien comprendre que la période est cruciale : le patriarche copte Chenouda III a accepté, une fois de plus, par pure diplomatie, malgré des hésitations, pour la Pâques orthodoxe du 23 avril de recevoir les salamalecs hypocrites des autorités officielles gouvernementales et musulmanes.

Car une fois de plus le gouvernement Moubarak s’est scandaleusement employé à noyer le poisson : les attentats islamiques seraient, à l’en croire, l’œuvre de « fous ». Un peu gros n’est-ce pas ? Et au même moment on apprend que 900 islamo-terroristes responsables d’attentats criminels contre des touristes et des chrétiens étaient libérés, amnistiés, blanchis.

La question aujourd’hui n’est donc pas de « prendre parti entre chrétiens et musulmans » mais d’aider précisément les fameux « modérés » en exigeant du gouvernement égyptien qu’il respecte les libertés de ses propres concitoyens. Ce n’est pas rendre service à M. Moubarak que d’accepter l’impunité de l’islamo-terrorisme sous prétexte que les Frères Musulmans ont obtenu quelques sièges supplémentaires à l’Assemblée égyptienne aux élections de 2005.

Pour toutes ces raisons, il faut (...) exiger en effet que l'Europe fasse de la question copte une préoccupation paradigmatique de sa politique étrangère de Paix en Méditerranée.
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